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Comorbidités

Une préoccupation marquée pour la nourriture


La préoccupation excessive par rapport au poids et l’image corporelle entretenue par les personnes souffrant de troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) pousse celles-ci à adopter des comportements comme le jeûne et la restriction alimentaire pour atteindre leurs idéaux de minceur. L’apparition d’une préoccupation marquée pour la nourriture constitue l’une des conséquences psychologiques de cette inhibition des apports alimentaires.

Ce que vous devez retenir:

• Les personnes qui se restreignent au niveau alimentaire durant plusieurs mois développent un intérêt général de plus en plus marqué pour la nourriture.

• Différents tests utilisés en recherche ont montré que les personnes privées de nourriture, les mangeurs restreints, les anorexiques et les boulimiques sont davantage préoccupés par les aliments et le poids comparativement aux mangeurs non restreints.

• La préoccupation excessive par rapport à la nourriture est une conséquence secondaire au développement du TACA et ne lui est pas unique, puisqu’elle est également observée chez des personnes obèses, des outre-mangeurs et même chez certaines personnes en santé.

Manifestations psychologiques de la restriction alimentaire

L’étude classique en psychologie ayant fourni les données les plus convaincantes sur les effets de la restriction alimentaire a été réalisée par Keys et coll. (1950) [1] durant la Seconde Guerre mondiale. Cette équipe de recherche a demandé à des hommes de poids normal non restreints au départ de restreindre leurs apports alimentaires pendant au moins 6 mois, jusqu’à ce qu’ils perdent environ 76% de leur poids initial dans le but d’étudier les effets d’une famine. Durant ces mois, des réactions psychologiques intéressantes ont été observées. Par exemple, les sujets sont devenus de plus en plus portés vers la nourriture; ils recueillaient des recettes, accrochaient des photos alléchantes de nourriture et changeaient leur plan de carrière pour des activités reliées à l’alimentation, comme devenir chef cuisinier.

 

Au niveau expérimental, comment se traduit une préoccupation marquée pour la nourriture?

D’après Polivy et coll. (1996) [2], la préoccupation cognitive pour la nourriture (souvent de manière obsessionnelle) est un phénomène observé cliniquement qui a également été démontrée en contexte expérimental.

Tout comme les sujets privés de nourriture, les mangeurs restreints ainsi que les patients atteints d’anorexie ou de boulimie sont davantage préoccupés par les aliments et le poids comparativement aux mangeurs non restreints. Lorsqu’on leur présente des informations sur une personne fictive, les mangeurs restreints et les patients anorexiques se souviennent davantage des informations portant sur les aliments et le poids de la personne fictive et moins des autres types d’informations que les groupes contrôles non restreints. [3]

Les études ayant utilisées la tâche de Stroop indiquent que la performance des patients avec TACA [4-7], des personnes en santé affamées ou à jeun [8] et des personnes restreintes [9-11] est perturbée par les mots reliés aux aliments et/ou au poids, et ce particulièrement lorsque l’épreuve est réalisée suite à la prise d’une collation dense en énergie. Ces résultats suggèrent donc que ces sujets sont tous davantage préoccupés par la nourriture et le poids.

Selon Santel et coll. (2006) [12], des épreuves de mémoire impliquant des stimuli reliés à l’alimentation ont montré que l’identification des items reliés aux aliments chez les sujets anorexiques était comparable aux sujets témoins en santé dans un état de faim. Par contre, les sujets anorexiques ont démontré une meilleure identification des mots reliés à la nourriture, indépendamment de leur niveau de faim ou satiété [13, 14], contrairement aux sujets témoins en santé.

 

Caractéristiques secondaires et non spécifiques aux TACA

D’après Fairburn et coll. (2003) [15], l’anorexie et la boulimie sont des psychopathologies ayant une base distincte commune qui est essentiellement la même qu’il s’agisse d’individus de sexe féminin ou masculin ; ces personnes surestiment leur poids et leur silhouette. Alors que la plupart d’entre nous s’autoévaluent à partir de notre perception de notre performance dans différents domaines (p. ex. les relations, le travail, le rôle parental, les performances sportives), les patients atteints d’anorexie ou de boulimie jugent leur valeur personnelle en grande partie, voire exclusivement, en termes de silhouette, de poids et de leur capacité à les contrôler. La plupart des autres caractéristiques des TACA, telles que la restriction alimentaire et une préoccupation excessive par rapport à la nourriture, semblent être secondaires à cette psychopathologie.

Selon Beumont (2002) [16], certaines caractéristiques observées chez les patients souffrant de TACA ne sont pas uniques à ces maladies, comme d’accorder une grande importance à la silhouette et au poids, d’être préoccupés par l’acte de manger ou de ne pas manger, de relier sa faible estime de soi à la perception de son propre corps et de tendre soit à renier sa maigreur, soit à surestimer sa taille. En effet, les personnes obèses, les outre-mangeurs et même certaines personnes en santé présentent essentiellement des cognitions similaires; les personnes souffrant d’anorexie et de boulimie se distinguent par l’intensité de ces caractéristiques et non par leur qualité.

En bref, bien qu’une préoccupation marquée pour la nourriture ne soit pas spécifique à la présence d’un TACA chez un individu, elle peut par contre fournir des indices sur le genre de comportements alimentaires priorisés par celui-ci, comme la restriction alimentaire ou le jeûne. Il importe donc pour les professionnels de la santé d’être à l’affût de ce genre d’indice et des risques que cela représente.

 

Références

  1. Keys, A., et al., The biology of human starvation. 1950, Minneapolis.
  2. Polivy, J., Psychological consequences of food restriction. Journal of the American dietetic association, 1996. 96(6): p. 589-592.
  3. King, G.A., J. Polivy, and C.P. Herman, Cognitive aspects of dietary restraint: Effects on person memory. International Journal of Eating Disorders, 1991. 10(3): p. 313-321.
  4. Ben‐Tovim, D.I., et al., An adaptation of the Stroop test for measuring shape and food concerns in eating disorders: A quantitative measure of psychopathology? International Journal of Eating Disorders, 1989. 8(6): p. 681-687.
  5. Cooper, M.J., P. Anastasiades, and C.G. Fairburn, Selective processing of eating-, shape-, and weight-related words in persons with bulimia nervosa. Journal of Abnormal Psychology, 1992. 101(2): p. 352.
  6. Fairburn, C.G., et al., Selective information processing in bulimia nervosa. International Journal of Eating Disorders, 1991. 10(4): p. 415-422.
  7. Walker, M.K., et al., Pictorial adaptation of stroop measures of body‐related concerns in eating disorders. International Journal of Eating Disorders, 1995. 17(3): p. 309-311.
  8. Channon, S. and A. Hayward, The effect of short‐term fasting on processing of food cues in normal subjects. International Journal of Eating Disorders, 1990. 9(4): p. 447-452.
  9. Mahamedi, F. and T.F. Heatherton, Effects of high calorie preloads on selective processing of food and body shape stimuli among dieters and nondieters. International Journal of Eating Disorders, 1993. 13(3): p. 305-314.
  10. Ogden, J. and L. Greville, Cognitive changes to preloading in restrained and unrestrained eaters as measured by the Stroop task. International Journal of Eating Disorders, 1993. 14(2): p. 185-195.
  11. Perpiñá, C., et al., Is the selective information processing of food and body words specific to patients with eating disorders? International Journal of Eating Disorders, 1993. 14(3): p. 359-366.
  12. Santel, S., et al., Hunger and satiety in anorexia nervosa: fMRI during cognitive processing of food pictures. Brain research, 2006. 1114(1): p. 138-148.
  13. Morris, J. and R. Dolan, Involvement of human amygdala and orbitofrontal cortex in hunger-enhanced memory for food stimuli. The Journal of Neuroscience, 2001. 21(14): p. 5304-5310.
  14. Pietrowsky, R., et al., Food deprivation fails to affect preoccupation with thoughts of food in anorectic patients. British journal of clinical psychology, 2002. 41(3): p. 321-326.
  15. Fairburn, C.G. and P.J. Harrison, Eating disorders. Lancet, 2003. 361(9355): p. 407-16.
  16. Beumont, P.J.V., Clinical presentation of anorexia nervosa and bulimia nervosa, in Eating disorders and obesity: a comprehensive handbook, C.G. Fairburn and K.D. Brownell, Editors. 2002. p. 162-170.

Dernière mise à jour : 25 janvier 2016 à 15h41

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