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Comorbidités

Troubles et traits de la personnalité


Plusieurs équipes de recherche se sont penchées sur l’association potentielle entre différents traits de personnalité, voire même des troubles de la personnalité (TP), et la présence de troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA). Or jusqu’à présent, les résultats de ces études sont très contradictoires. Toutefois, il semblerait tout de même que les personnes souffrant de TACA aient des traits de personnalité particuliers et possiblement un risque plus élevé de présenter certains TP spécifiques.

Ce que vous devez retenir:

• La prévalence de TP chez les personnes souffrant de TACA varie grandement selon les études (21 à 90 %).

• Les catégories de personnalités « anxieuses » et « dramatiques » (cluster C et B) semblent être les plus communes chez les personnes qui développent un TACA.

• Les troubles de personnalité limite et obsessif-compulsif semblent être les types de TP les plus prévalents chez ceux qui présentent également un TACA.

• Certains traits de personnalité influenceraient le développement de TACA.

• Davantage de recherches sont nécessaires afin de déterminer quels troubles et traits de personnalité sont spécifiques aux hommes puisque les études actuelles se contredisent.

Tour d’horizon des troubles de la personnalité

Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-5) [1] propose de diviser les types de TP principalement en 3 catégories. Le tableau qui suit illustre la répartition parmi ces catégories de 10 troubles spécifiques :

Tableau 1 : Classification des troubles de la personnalité selon le DSM-5 [1]

Cluster A Personnalités « excentriques » Cluster
Personnalités « dramatiques »
Cluster C Personnalités « anxieuses » Autres troubles de la personnalité non spécifiés
Paranoïaque Antisocial Évitant
Schizoïde Limite Dépendant
Schizotype Histrionique Obsessif-Compulsif
Narcissique

 

Une prévalence indéterminée

Plusieurs études cherchent à déterminer la prévalence de TP chez les populations souffrant de TACA. Or, les résultats obtenus jusqu’à présent varient grandement et il est difficile de statuer sur une prévalence en particulier [2]. Une méta-analyse a identifié une prévalence de TP allant de 21 à 90 % chez les personnes anorexiques et boulimiques, alors que cette prévalence varie de 26 à 50 % chez ceux qui souffrent d’autres troubles spécifiés de l’alimentation et des conduites alimentaires (ATSACA) [3].

Les limites méthodologiques présentes dans ces études expliquent en partie la grande variabilité des résultats. En effet, les échantillons sont composés la plupart du temps d’une clientèle hospitalisée [4], donc présentant un stade plus sévère de la maladie (ce qui n’est pas représentatif de la majorité des cas). De plus, les outils utilisés, tels des questionnaires auto-rapportés, ont tendance à surestimer les taux de prévalence comparé aux entrevues structurées [5, 6].

Godt et coll. [2] ont également tenté d’identifier les catégories de TP les plus communs chez une population souffrant de TACA. Le tiers de leur échantillon de 545 femmes présentait un TP en plus de leur TACA (les hommes étant exclus en raison d’un nombre insuffisant de participants). La catégorie de TP la plus commune selon cet échantillon était le cluster C (personnalité anxieuse), suivi par le cluster B (personnalité dramatique). Il semblerait que les TP de la catégorie cluster A (personnalité excentrique) soient rares chez ce type de population. Parmi les TP plus spécifiques, notons en ordre décroissant, selon cette même étude, le trouble évitant, les autres TP non spécifiés et le trouble de personnalité limite.

Généralement, l’anorexie est plus souvent associée à la catégorie cluster C alors que la boulimie serait davantage reliée à la catégorie cluster B [4, 5, 7, 8]. L’anorexie et l’hyperphagie boulimique seraient toutes deux plus souvent associés au trouble obsessif-compulsif [3, 9]. De leur côté, la boulimie et les ATSACA sont majoritairement reliés au trouble de personnalité limite [3]. Ceci concorde avec d’autres études ainsi que des observations cliniques qui associent la boulimie à des traits impulsifs et à un dérèglement émotionnel alors que l’anorexie serait davantage reliée à des traits rigides, perfectionnistes et obsessifs-compulsifs [3].

 

Traits de personnalité et TACA

Certains traits de personnalité pourraient apparaître ou encore être exacerbés par une malnutrition ou la présence d’un TACA en phase aigüe [3, 7]. Toutefois, il se pourrait également que la présence de certains traits de personnalité influence le développement de TACA. C’est en effet une des conclusions du National Institute of Mental Health (NIMH) qui encourage d’ailleurs la poursuite des études à ce sujet [10]. La théorie des personnalités de Eysenck [11] explique que certaines caractéristiques de la personnalité pourraient prédisposer les individus à développer un TACA.

Parmi les traits de personnalité associés aux TACA, notons entre autres les traits névrotiques, introvertis, perfectionnistes, rigides, obsessifs-compulsifs, hostiles ainsi que le sentiment de culpabilité [12]. Selon le DSM-IV, des sentiments d’hostilité et de méfiance peuvent survenir chez les individus souffrant de TACA [13].

 

Troubles et traits de personnalité spécifiques aux hommes

Encore une fois, les résultats de recherche au sujet des TP et des traits de personnalité spécifiques aux hommes se contredisent beaucoup, notamment en raison du faible échantillon d’hommes souffrant de TACA disponibles pour les études. Tout d’abord, certaines recherches démontrent que les hommes boulimiques ont une tendance plus perfectionniste et plus méfiante que les femmes [14] alors que d’autres auteurs disent le contraire et démontrent plutôt que les hommes qui présentent des TACA sont généralement moins perfectionnistes que les femmes souffrant des mêmes troubles [15]. Il en va de même pour les études qui suggèrent que les hommes présentent davantage de comorbidités psychiatriques que les femmes souffrant de TACA [16-18], notamment du trouble de personnalité limite qui serait plus présent chez ceux-ci [19]. Ces conclusions sont infirmées par d’autres résultats contradictoires [3, 20, 21].

Lorsque l’on compare les hommes entre eux, ceux présentant un TACA semblent présenter davantage de TP, de trouble d’abus de substances et de trouble de l’humeur [16, 22]. Quant aux traits de personnalités spécifiques aux hommes ayant un TACA, les résultats sont très variables selon les études. Certaines d’entre elles dénotent entre autre une moins grande dépendance à la récompense ainsi qu’un plus faible esprit de coopération chez les hommes [15, 22]. Ces résultats seraient intéressants à approfondir, notamment en ce qui concerne leur influence sur la réponse au traitement [15].

Bien que les hommes et les femmes présentent des traits de personnalité propre à leur genre de façon générale, certaines études démontrent que la situation diffère lorsqu’il est question d’individus (hommes et femmes) ayant obtenu de hauts scores aux questionnaires d’évaluation des TACA [12]. En effet dans ce cas, leurs traits de personnalité se rapprochent davantage, ce qui appuie l’idée que les hommes et les femmes développant un TACA présenteraient généralement des morbidités psychologiques similaires.

 

En Conclusion

Somme toute, malgré les nombreuses recherches au sujet de la coexistence de TP et de TACA, les résultats sont encore peu concluants puisqu’ils se contredisent. Bien que certaines tendances semblent ressortir, il est trop tôt pour tirer de conclusions.

Une chose est certaine, ces résultats mettent en lumière l’importance d’obtenir une description plus détaillée de ce sous-groupe de patients souffrant à la fois de TP et de TACA. Il est primordial de mieux comprendre comment ces deux types de troubles sont reliés entre eux et quels types de traitements sont les plus efficaces dans de telles situations [2].

La relation entre le professionnel de la santé et le patient est d’une importance capitale. Or, une étude récente démontre que l’attitude et les croyances des cliniciens à l’égard des individus souffrant à la fois de TACA et de TP seraient davantage négatives, ce qui complique la relation d’aide entre le professionnel et son patient, nuisant ainsi aux chances de réussite de l’intervention [23]. Ceci appuie encore une fois l’importance pour les professionnels de la santé de mieux comprendre les enjeux concernant cette coexistence de TP et de TACA afin d’éviter d’entretenir une stigmatisation négative envers cette population particulière.

 

Références

  1. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM-5). Fifth ed, ed. A.p. publisher. 2013: Washington DC.
  2. Godt, K., Personality disorders in 545 patients with eating disorders. Eur Eat Disord Rev, 2008. 16(2): p. 94-9.
  3. Reas, D.L., et al., Eating disorders in a large clinical sample of men and women with personality disorders. Int J Eat Disord, 2013. 46(8): p. 801-9.
  4. Cassin, S.E. and K.M. von Ranson, Personality and eating disorders: a decade in review. Clin Psychol Rev, 2005. 25(7): p. 895-916.
  5. Rosenvinge, J.H., M. Martinussen, and E. Ostensen, The comorbidity of eating disorders and personality disorders: A meta-analytic review of studies published between 1983 and 1998. Eating Weight Disord, 2000. 5: p. 52-61.
  6. Ramklint, M., et al., Assessing personality disorders in eating disordered patients using the SCID-II: Influence of measures and timing on prevalence rate. Personality and Individual Differences, 2010. 48(2): p. 218-223.
  7. Lilenfeld, L.R., et al., Eating disorders and personality: a methodological and empirical review. Clin Psychol Rev, 2006. 26(3): p. 299-320.
  8. Sansone, R.A. and L.A. Sansone, Personality pathology and its influence on eating disorders. Innov Clin Neurosci, 2011. 8(3): p. 14-8.
  9. Sansone, R.A., J.L. Levitt, and L.A. Sansone, The prevalence of personality disorders among those with eating disorders. Eat Disord, 2005. 13(1): p. 7-21.
  10. Pearson, J., D. Goldklang, and R.H. Striegel-Moore, Prevention of Eating Disorders: Challenges and Opportunities. Int J Eat Disord, 2002. 31: p. 233-239.
  11. Eysenck, H.J., A Model of Personality. 1981, New York: Springer.
  12. Kjelsas, E. and L.B. Augestad, Gender, eating behavior, and personality characteristics in physically active students. Scand J Med Sci Sports, 2004. 14: p. 258-268.
  13. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-IV). IV ed, ed. A.p. publisher. 2000: Washington DC.
  14. Joiner, T.E., J. Katz, and T.F. Heatherton, Personality Features Differentiate Late Adolescent Females and Males with Chronic Bulimic Symptoms. Int J Eat Disord, 2000. 27: p. 191-197.
  15. Woodside, D.B., et al., Personality in men with eating disorders. J Psychosom Res, 2004. 57(3): p. 273-8.
  16. Striegel-Moore, R.H., et al., Eating Disorders in a National Sample of Hospitalized Female and Male Veterans: Detection Rates and Psychiatric Comorbidity. Int J Eat Disord, 1998. 25: p. 405-414.
  17. Bean, P., et al., Gender differences in the progression of co-morbid psychopathology symptoms of eating disordered patients. 10, 2005(168-174).
  18. Weltzin, T.E., et al., The combined presence of obsessive compulsive behaviors in males and females with eating disorders account for longer lengths of stay and more severe eating disorder symptoms. Eating Weight Disord, 2007. 12: p. 176-182.
  19. Chen, E.Y., et al., Characterizing eating disorders in a personality disorders sample. Psychiatry Res, 2011. 185(3): p. 427-32.
  20. Woodside, B., et al., Comparisons of Men With Full or Partial Eating Disorders, Men Without Eating Disorders, and Women With Eating Disorders in the Community. Am J Psychiatry, 2001. 158: p. 570-574.
  21. Nunez-Navarro, A., et al., Do men with eating disorders differ from women in clinics, psychopathology and personality? Eur Eat Disord Rev, 2012. 20(1): p. 23-31.
  22. Fassino, S., et al., Temperament and Character in Italian Men with Anorexia Nervosa: A Controlled Study with the Temperament and Character Inventory. J Nerv Ment Dis, 2001. 189: p. 788-794.
  23. Thompson-Brenner, H., et al., Clinician Reactions to Patients With Eating Disorders: A Review of the Literature. Psychiatric services, 2012. 63(1): p. 73-78.

Dernière mise à jour : 7 décembre 2015 à 16h12

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