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Comorbidités

Relation entre troubles d’anxiété et d’alimentation


Les troubles anxieux, qui affectent un adulte sur 5 aux États-Unis [1] et en moyenne 12 % des Canadiens [2], sont les troubles psychiatriques les plus communs. Les personnes qui présentent un trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) sont encore plus susceptibles de souffrir d’un trouble anxieux au cours de leur vie. Une étude a trouvé que près du 2/3 des participants présentant un TACA souffraient de trouble anxieux [3]. Dans le cadre d’une intervention auprès d’une clientèle avec des TACA, les professionnels de la santé se doivent de prendre en compte cette importante prévalence de troubles anxieux afin d’adapter leurs traitements.

Ce que vous devez retenir:

• Plus de la moitié des personnes qui ont un TACA développent au moins un trouble anxieux au cours de leur vie.

• Les troubles anxieux apparaissent souvent avant les TACA, mais ceux-ci peuvent exacerber les symptômes d’anxiété.

• Le trouble d’anxiété sociale (ou phobie sociale) est particulièrement associée à l’hyperphagie boulimique.

• Les hommes ont davantage tendance à utiliser l’abus de substances pour compenser leur anxiété.

Alors qu’il est normal de souffrir d’anxiété lors d’un événement stressant, le trouble anxieux, quant à lui, nuit au déroulement normal des activités quotidiennes de la personne qui en souffre et est associé à une importante détresse. Il existe 6 types de troubles anxieux chez l’adulte, soit le trouble d’anxiété sociale (aussi connu sous le nom de phobie sociale), le trouble de stress post-traumatique, le trouble panique (avec ou sans agoraphobie), le trouble obsessionnel-compulsif, la phobie spécifique et le trouble d’anxiété généralisée. Notons également le trouble d’anxiété de séparation chez l’enfant et l’adolescent [4].

 

L’œuf ou la poule?

Entre le trouble anxieux et le TACA, lequel précède l’autre? Selon les nombreuses études à ce sujet [5-7], l’apparition des troubles anxieux précède la majorité du temps celle des TACA. Ceci s’expliquerait par l’âge moyen d’apparition des troubles anxieux, qui est généralement plus jeune que celui pour les TACA. Selon Kaye et coll. [3], 42 % des personnes souffrant de TACA auraient présenté au moins un trouble anxieux pendant l’enfance. D’ailleurs, un facteur génétique commun qui influence la susceptibilité de présenter des symptômes d’anxiété, de dépression et de TACA aurait été identifié [8].

Bien que les troubles anxieux apparaissent plus souvent en premier, souffrir d’un TACA semblerait exacerber les symptômes reliés à l’anxiété [9]. Les gens qui présentent un TACA sans répondre aux critères diagnostiques des troubles anxieux rapportent tout de même un plus haut niveau d’anxiété que la population générale [3]. Plusieurs études [10-12] ont démontrés que les gens atteints de TACA ont plus de symptômes d’anxiété, d’évitement du danger, d’obsession et de perfectionnisme. Par contre, il est moins clair si ces symptômes persistent ou non suite à la guérison du TACA.

 

Les particularités selon le type de trouble alimentaire

Selon le DSM-5 [13] (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), les individus qui développent un trouble anxieux ou encore des traits obsessionnels pendant l’enfance sont  plus à risque de développer de l’anorexie. Les types de troubles anxieux sont généralement similaires chez les anorexiques et les boulimiques [3], tout comme la prévalence qui est sensiblement la même, soit de 60 à 80 % chez les anorexiques et de 50 à 70 % chez les boulimiques [7, 14].

Deux études récentes rapportent une association entre le trouble d’anxiété sociale (anxiété vécue lors de situations sociales) ou phobie sociale et l’hyperphagie boulimique [15, 16]. Alors que 6 à 9 % des gens obèses souffriraient de phobie sociale [17-19], près de 36 % des gens obèses et à la fois hyperphagiques présentent ce trouble [20].

Chez les personnes en surpoids et présentant de l’hyperphagie boulimique, un cercle vicieux tend à s’installer. L’anxiété sociale, plus souvent observée chez ce type de clientèle, est significativement associée à une alimentation émotionnelle (manger ses émotions) et à des crises d’hyperphagie [21]. D’un autre côté, ces crises régulières accentuent leur sentiment de honte et renforcent leur image négative d’eux-mêmes, ce qui est susceptible de leur causer encore plus d’anxiété [22]. Les professionnels de la santé doivent donc prendre en charge les deux types de troubles afin d’optimiser le traitement de cette clientèle.

Une autre étude [23] concernant l’hyperphagie boulimique défini les troubles de l’humeur, les troubles anxieux et les troubles d’abus de substances comme étant les comorbidités psychiatriques les plus communes à ce type de TACA. Toujours selon cette étude, 74 % des personnes hyperphagiques de leur échantillon ont développé au moins un trouble psychiatrique au cours de leur vie alors que 43 % d’entre eux en avait au moins un au moment de l’étude. Ces derniers ont d’ailleurs obtenus des scores plus élevés de dépression et présentaient une plus faible estime de soi.

 

Les hommes sont-ils plus anxieux?

Selon The National Comorbidity Survey (NCS – 1990 à 1992) [24], les femmes sont plus susceptibles de développer un trouble anxieux que les hommes, la prévalence étant de 30,5 % chez les femmes et de 19,2 % chez les hommes. Il n’y aurait pas de différence selon le genre quant à l’âge d’apparition du trouble anxieux, ni à la persistance dans le temps de la maladie, quoi que sur ce point, les résultats se contredisent et plus d’études longitudinales sont nécessaires [25].

Les hommes qui présentent un trouble anxieux sont significativement plus à risque que les femmes d’être diagnostiqués pour un déficit de l’attention et de l’hyperactivité, pour un trouble explosif intermittent et pour un trouble d’abus de substances  [25-27]. Selon Hallam et coll. [28], les hommes ont plus tendance que les femmes à gérer leur anxiété via l’abus de substances. En effet, les hommes percevraient l’alcool comme une stratégie efficace de compenser leur anxiété [25].

Parmi les gens qui présentent les critères diagnostiques de trouble anxieux, les hommes ont moins tendance à consulter que les femmes. Toutefois, parmi les personnes qui consultent un professionnel pour leurs problèmes d’anxiété, davantage d’hommes vont recevoir des services de santé spécialisés en troubles psychiatriques. Selon l’auteur, cette observation s’explique par le fait que les médecins vont davantage référer les hommes à des spécialistes puisqu’ils seraient moins à l’aise de les aider face à leurs troubles anxieux, comparativement aux femmes [29]. Que ce soit pour des TACA ou pour d’autres troubles psychiatriques, les professionnels de la santé ont besoin d’approfondir leurs connaissances et leurs compétences quant à leurs interventions auprès des hommes.

 

Références

  1. Kessler, R.C., et al., Prevalence, Severity, and Comorbidity of 12-Month DSM-IV Disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry, 2005. 62: p. 617-627.
  2. Institut universitaire en santé mentale Douglas. Troubles anxieux: causes et symptômes. 2014  04-07-2014]; Available from: http://www.douglas.qc.ca/info/troubles-anxieux.
  3. Kaye, W.H., et al., Comorbidity of Anxiety Disorders with Anorexia and Bulimia Nervosa. Am J Psychiatry, 2004. 161: p. 2215-2221.
  4. Association Canadienne des Troubles Anxieux. Au sujet des torubles d’anxiété. 2007  03-07-2014]; Available from: http://www.anxietycanada.ca/french/index.php.
  5. Deep, A.L., et al., Premorbid Onset of Psychopathology in long-Term Recovered Anorexia Nervosa. International Journal of Eating Disorders, 1995. 17(3): p. 291-297.
  6. Bulik, C.M., et al., Eating disorders and antecedent anxiety disorders: a controlled study. Acta Psychiatr Scand, 1997. 96: p. 101-107.
  7. Godart, N.T., et al., Anxiety disorders in anorexia nervosa and bulimia nervosa: co-morbidity and chronology of appearance. Eur Psychiatry, 2000. 15: p. 38-45.
  8. Silberg, J.L. and C.M. Bulik, The developmental association between eating disorders symptoms and symptoms of depression and anxiety in juvenile twin girls. J Child Psychol Psychiatry, 2005. 46(12): p. 1317-26.
  9. Kaye, W.H., et al., Genetic analysis of bulimia nervosa: methods and sample description. Int J Eat Disord, 2004. 35(4): p. 556-70.
  10. Halmi, K.A., et al., Obsessions and compulsions in anorexia nervosa subtypes. Int J Eat Disord, 2003. 33(3): p. 308-19.
  11. Halmi, K.A., et al., Perfectionism in Anorexia Nervosa: Variation by Clinical Subtype, Obsessionality, and Pathological Eating Behavior. Am J Psychiatry, 2000. 157: p. 1799-1805.
  12. Klump, K.L., et al., Temperament and Character in Women with Anorexia Nervosa. The journal of nervous and mental disease, 2000. 188: p. 559-567.
  13. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM-5). Fifth ed, ed. A.p. publisher. 2013: Washington DC.
  14. Milos, G.F., et al., Axes I and II Comorbidity  and Treatment Experiences in Eating Disorder Subjects. Psychother Psychosom, 2003. 72: p. 276-285.
  15. Koskina, A., et al., Social appearance anxiety and bulimia nervosa. Eating Weight Disord, 2011. 16(2): p. e142-e145.
  16. Sawaoka, T., et al., Social anxiety and self-consciousness in binge eating disorder: associations with eating disorder psychopathology. Compr Psychiatry, 2012. 53(6): p. 740-5.
  17. Kalarchian, M.A., et al., Psychiatric Disorders Among Bariatric Surgery Candidates: Relationship to Obesity and Functional Health Status. Am J Psychiatry, 2007. 164: p. 328-334.
  18. Mather, A.A., et al., Associations between body weight and personality disorders in a nationally representative sample. Psychosom Med, 2008. 70(9): p. 1012-9.
  19. Petry, N.M., et al., Overweight and obesity are associated with psychiatric disorders: results from the National Epidemiologic Survey on Alcohol and Related Conditions. Psychosom Med, 2008. 70(3): p. 288-97.
  20. Wittchen, H.-U., M.B. Stein, and R.C. Kessler, Social fears and social phobia in a community sample of adolescents and young adults: prevalence, risk factors and co-morbidity. Psychological Medicine, 1999. 29: p. 309-323.
  21. Ostrovsky, N.W., et al., Social anxiety and disordered overeating: an association among overweight and obese individuals. Eat Behav, 2013. 14(2): p. 145-8.
  22. Macht, M., J. Gerer, and H. Ellgring, Emotions in overweight and normal-weight women immediately after eating foods differing in energy. Physiology & Behavior, 2003. 80(2-3): p. 367-374.
  23. Grilo, C.M., M.A. White, and R.M. Masheb, DSM-IV psychiatric disorder comorbidity and its correlates in binge eating disorder. Int J Eat Disord, 2009. 42(3): p. 228-34.
  24. Kessler, R.C., et al., Lifetime and 12-Month Prevalence of DSM-III-R Psychiatric Disorders in the United States: Results From the National Comorbidity Survey. Arch Gen Psychiatry, 1994. 51: p. 8-19.
  25. McLean, C.P., et al., Gender differences in anxiety disorders: prevalence, course of illness, comorbidity and burden of illness. J Psychiatr Res, 2011. 45(8): p. 1027-35.
  26. Kessler, R.C., et al., The Prevalence and Correlates of DSM-IV Intermittent Explosive Disorder in the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry, 2006. 63: p. 669-678.
  27. Gershon, J. and J. Gershon, A Meta-Analytic Review of Gender Differences in ADHD. Journal of Attention Disorders, 2002. 5(3): p. 143-154.
  28. Hallam R. S., Agoraphobia: a critical review of the concept. The British Journal of Psychiatry, 1978. 133: p. 314-319.
  29. Wang, P.S., et al., Twelve-Month Use of Mental Health Services in the United States: Results From the National Comorbidity Survey Replication. Arch Gen Psychiatry, 2005. 62(629-640).

Dernière mise à jour : 3 février 2016 à 15h17

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