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Le point sur les outils cliniques utilisés chez les hommes


Selon The National Association of Anorexia Nervosa and Associated Disorders, environ 1 million d’Américains souffriraient de trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA), et de nombreuses raisons portent à croire que ce nombre pourrait bien être sous-estimé. Environ 60 % des cas documentés sont des troubles non spécifiés de l’alimentation et des conduites alimentaires (TNSACA) , souvent plus difficiles à diagnostiquer pour les professionnels puisqu’ils ne répondent pas à tous les critères diagnostiques. Or, 90 % des hommes diagnostiqués avec un TACA sont classés dans cette catégorie [1].

Ce que vous devez retenir:

• Comme les outils diagnostiques disponibles ont été conçus pour les femmes, ils sont moins spécifiques aux hommes qui obtiennent souvent un score plus faible que les femmes.

• Le EDI-3 permet de compléter le diagnostic d’un TACA puisqu’il précise le profil symptomatologique du patient, mais certaines de ses questions ne sont pas adaptées à la réalité des hommes et nécessiteraient des ajustements. Il est principalement utilisé en recherche clinique.

• Le EDAM est un nouvel outil préliminaire spécialement développé pour les hommes, mais nécessite de plus amples recherches avant d’être disponible pour les professionnels de la santé.

Le diagnostic d’un TACA est une étape cruciale dans la prise en charge et le traitement d’un patient aux prises avec ce type de problème. Or, les outils utilisés pour le diagnostic et le dépistage ont été conçus spécifiquement pour les femmes, ce qui expliquerait en partie pourquoi plusieurs hommes sont sous-diagnostiqués [2]. Les symptômes diffèrent toutefois selon le sexe, notamment en ce qui a trait à l’insatisfaction corporelle et aux méthodes compensatoires. En effet, l’insatisfaction corporelle se présente différemment chez les hommes qui préfèrent gagner de la masse musculaire plutôt que de perdre du poids [2]. De plus, ils sont plus enclins à utiliser l’exercice physique pour compenser leurs excès alimentaires plutôt que les vomissements et autres moyens purgatifs [3, 4].

 

EDI-3 : Parmi les outils les plus utilisés

Le EDI-3 (Eating Disorder Inventory-3) figure parmi les outils les plus largement utilisés actuellement auprès des patients qui présentent un TACA [2]. Il permet d’établir le profil symptomatologique du TACA lorsque le diagnostic a été établi préalablement par un psychiatre ou un psychologue. Sa fiabilité et sa validité ont été démontrées à maintes reprises chez les femmes, alors que les études effectuées chez les hommes sont limitées et contradictoires. En effet, alors que certaines études démontrent que le EDI-3 est valide chez les hommes [5], d’autres affirment plutôt le contraire [6]. En général, les études concluent en une plus faible fiabilité chez les hommes qui obtiennent majoritairement des scores plus faibles que les femmes [2].

Le EDI-3 comprend 91 questions réparties en 12 sections ; 9 sections portant sur des questions d’ordre psychologique et 3 sections plus spécifiques aux TACA. Ces sections concernent le désir de minceur, les caractéristiques de la  boulimie et l’insatisfaction corporelle [2]. Ce questionnaire, validé chez des femmes de 13 à 53 ans [7], prend une trentaine de minutes à compléter et il est possible de se le procurer sur internet (payant).

 

Les lacunes du EDI-3 chez les hommes

Il faut savoir que le EDI-3 nous renseigne sur le profil symptomatologique des hommes qui présentent un TACA lorsqu’on les compare aux hommes sans trouble. Toutefois, lorsque comparé à des femmes, les hommes obtiennent en général un score plus faible que celles-ci [2].  Plusieurs raisons expliquent cette différence observée entre les deux sexes.

Tout d’abord, la section « désir de minceur », considérée comme une caractéristique essentielle du diagnostic de TACA chez les femmes, évalue le désir d’être plus mince, les préoccupations à l’égard du poids et de la nourriture et la peur intense de prendre du poids [8]. Toutefois, les hommes sont davantage préoccupés par le désir d’atteindre un corps ferme et musclé [9, 10]. La perte de poids n’est donc pas nécessairement un objectif primordial dans leur cas. D’où le score plus faible obtenu chez les hommes pour cette section.

Une autre section particulièrement problématique du EDI-3 est celle portant sur l’insatisfaction corporelle. Les questions développées pour cette partie concernent les régions problématiques spécifiques aux femmes, soit la taille, les cuisses et les fesses, alors que les hommes sont davantage préoccupés par la grosseur de leurs bras, leurs épaules et leurs pectoraux [11, 12]. Comme la silhouette idéale d’un homme et d’une femme est bien différente, il n’est pas surprenant que les hommes obtiennent des scores plus faibles dans cette section qui n’est pas adaptée à leur réalité.

 

EDAM : Un nouvel outil pour les hommes

En réponse aux lacunes des outils disponibles pour évaluer la symptomatologie des TACA chez les hommes, un nouvel outil, le EDAM (Eating Disorder Assessment for Men) a été développé par Stanford et Lemberg (2012). Il a été conçu pour mesurer les symptômes de TACA, soit l’insatisfaction corporelle, les préoccupations par rapport au poids et les questions relatives à la nourriture et à l’exercice spécifiques aux hommes. Cet outil a été développé suite à une revue de la littérature et à l’aide de discussions avec des experts dans le domaine. D’ailleurs, chaque expert a revu chacune des questions en termes de qualité, de contenu, de pertinence et de clarté [2].

Le EDAM est un questionnaire demandant une vingtaine de minutes à compléter, qui comprends 50 questions divisées en 5 parties. Cet outil préliminaire contient des questions spécifiques au corps masculin, aborde les symptômes de la boulimie d’une façon plus globale (notamment quant aux méthodes compensatoires) et implique la détection de la dysmorphie musculaire, un trouble de l’image corporelle typiquement masculin [2].

Les études évaluant la fiabilité et la validité du EDAM chez les hommes atteints de TACA ont conclus que cet outil confirmait un diagnostic adéquat dans 82,1 % des cas [2]. Par contre, fait surprenant, même avec un outil conçu spécifiquement pour les hommes, les femmes obtiennent encore une fois un score plus élevé. Les raisons soulevées pour expliquer cette observation sont, tout d’abord, la différence de sévérité des cas entre les hommes et les femmes ayant répondu au questionnaire. En effet, alors que les femmes avaient toutes reçues un diagnostic primaire de TACA, les hommes questionnés avaient d’abord reçu un diagnostic pour un trouble de dépendance, leurs problèmes relatifs à l’alimentation étant donc moins sévères. De plus, le langage utilisé pour décrire les émotions est possiblement trop fort pour les hommes (par exemple, « terrifié de prendre du poids », « obsédé par la perte de poids »). Des mots tels que « inquiets » ou « préoccupés » seraient plus appropriés à ce type de clientèle. Finalement, il semble que les femmes obtiendront possiblement toujours un score plus élevé que les hommes, étant donné la forte pression sociale chez les femmes pour perdre du poids et atteindre une silhouette dite idéale [2].


En conclusion

Bien que le EDAM ait le potentiel de devenir un outil valide pour définir la symptomatologie des TACA chez les hommes, il nécessite de plus amples recherches afin d’améliorer son efficacité. Une étude comprenant un échantillon d’au moins 400 hommes souffrant de TACA est nécessaire pour réaliser une analyse factorielle valide [13] (l’échantillon utilisé jusqu’à présent étant de 36 hommes seulement). Idéalement, les hommes choisis devraient être diagnostiqués pour un TACA uniquement, sans autre dépendance associée.

D’ici là, il est important que les professionnels de la santé connaissent les outils disponibles ainsi que leurs forces et leurs faiblesses. Le EDI-3 peut être utilisé chez les hommes puisqu’il permet de distinguer lesquels d’entre eux présentent un TACA. Il est toutefois davantage utilisé en recherche clinique et doit absolument être accompagné d’une évaluation diagnostique réalisée par un psychiatre ou un psychologue. Les professionnels doivent garder en tête que les hommes obtiendront probablement un score plus faible que les femmes, mais que la maladie n’est pas moins importante à traiter pour autant. Si possible, une adaptation de certaines questions serait pertinente et permettrait d’évaluer des symptômes qui correspondent davantage à la clientèle masculine. À titre d’exemples, voici quelques questions mieux adaptées aux réalités des hommes, proposées par les auteurs Stanford et Lemberg, mais qui n’ont pas encore été validées [2].

Questions actuelles Questions adaptées aux hommes
« Je suis préoccupé par le désir d’être plus mince » « Je suis préoccupé par le désir d’être plus ferme et musclé »
« Je suis terrifié à l’idée de prendre du poids » « Je suis soucieux à l’idée d’augmenter ma masse grasse »
« Je crois que mes cuisses sont trop larges » « J’aimerais avoir de plus gros bras »
« Je crois que mes hanches sont trop grosses » « Je crois que mes muscles abdominaux doivent être plus définis »

 

Références

  1. Stanford, S.C. and R. Lemberg, Measuring eating disorders in men: development of the eating disorder assessment for men (EDAM). Eat Disord, 2012. 20(5): p. 427-36.
  2. Stanford, S.C. and R. Lemberg, A clinical comparison of men and women on the eating disorder inventory-3 (EDI-3) and the eating disorder assessment for men (EDAM). Eat Disord, 2012. 20(5): p. 379-94.
  3. Striegel-Moore, R.H., et al., Gender difference in the prevalence of eating disorder symptoms. Int J Eat Disord, 2009. 42(5): p. 471-4.
  4. Button, E., S. Aldridge, and R. Palmer, Males assessed by a specialized adult eating disorders service: Patterns over time and comparisons with females. Int J Eat Disord, 2008. 41(8): p. 758-61.
  5. Keel, P.K., et al., A 20-year longitudinal study of body weight, dieting, and eating disorder symptoms. J Abnorm Psychol, 2007. 116(2): p. 422-32.
  6. Rathner, G. and G. Rumpold, Convergent Validity of the Eating Disorder Inventory and the Anorexia Nervosa Inventory for Self-Rating in an Austrian Nonclinical Population. International Journal of Eating Disorders, 1994. 16(4): p. 381-393.
  7. Beck, M., Manual-Based Group Intervention for Disordered Eating, in Department of Counseling, School, and Educational Psychology. 2008, State University.
  8. Garner, D.M., Eating disorder Inventory-3: Professional manual. 2004, Lutz: Psychological Assessment Resources, Inc. .
  9. Tylka, T.L. and L.M. Subich, A Preliminary Investigation of the Eating Disorder Continuum With Men. Journal of counseling psychology, 2002. 49(2): p. 273-279.
  10. McCreary, D.R. and D.K. Sasse, An exploration of the drive for muscularity in adolescent boys and girls. J Am Coll Health, 2000. 48(6): p. 297-304.
  11. Andersen, A.E., Eating disorders in males: Critical questions, in Eating disorders: A reference source book. 1999, Oryx Press: Phoenix.
  12. McKay Parks, P.S. and M.H. Read, Adolescent male athletes: Body image, diet, and exercise. Adolescence, 1997. 32(127): p. 593-602.
  13. Barbara G. Tabachnick, L.S.F., Using multivariate statistics. Fourth ed. 2000, Needham Heights: Allyn and Bacon.

Dernière mise à jour : 6 janvier 2016 à 17h12

Type de professionnels :
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