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Hyperphagie - Boulimie

Mon trouble alimentaire me déconcentre


Les personnes qui développent un trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) subissent au fil du temps de nombreuses conséquences psychologiques. Les problèmes de concentration en font partie et s’expliquent de différentes façons que nous explorons ici.

Ce que vous devez retenir:

• Les personnes qui restreignent leurs apports alimentaires éprouvent davantage de difficulté à se concentrer et/ou sont distraites plus facilement.

• Les personnes souffrant d’un TACA, particulièrement les anorexiques, auraient une capacité d’attention réduite.

• L’attention des personnes souffrant d’un TACA est biaisée par l’information relative au poids, à la silhouette et à l’alimentation.

• Le TDAH est plus commun chez les garçons que les filles. Il est également plus fréquemment observé chez les personnes souffrant d’un TACA.

• Lorsqu’il y a coexistence de ces deux troubles, les interventions cliniques des professionnels de la santé doivent cibler autant le TDAH que le TACA pour diminuer les risques supplémentaires de morbidités et de dysfonctionnements.

La distraction, une conséquence de la restriction alimentaire

Durant la Seconde Guerre mondiale, Keys et coll. (1950) [1] réalisèrent une étude aujourd’hui bien connue en psychologie sur les effets de la restriction alimentaire chez des hommes de poids normal non restreints à qui l’on a demandé de restreindre les apports alimentaires pendant 6 mois ou jusqu’à ce qu’ils perdent 76% de leur poids initial. Les hommes affamés de cette étude ont présenté des changements ou des différences au niveau cognitif et émotionnel lorsque leurs aliments étaient restreints, tels que des difficultés de concentration pour une tâche.

Selon Polivy et coll. (1996) [2], les personnes qui sont à la diète de façon chronique seraient également plus distraites que les personnes qui ne suivent pas de diète. Toutefois, pour une tâche ennuyeuse comme la relecture, les mangeurs restreints réussissent à bien se concentrer sur la tâche et performent mieux que les mangeurs non restreints, en autant qu’ils se trouvent dans un environnement non distrayant. Par contre, si des enregistrements audio sont joués alors que les sujets accomplissent leur tâche, la performance des mangeurs restreints se détériore de façon marquée et devient significativement moins bonne que celle de leurs comparses non restreints [3].

 

Capacité d’attention réduite

Selon Kingston et coll. (1996) [4], l’idée d’une capacité d’attention réduite chez les personnes souffrant d’un TACA comme l’anorexie est née des résultats obtenus lors de deux études contrôlées. La première, réalisée par Szmukler et coll. (1992) [5], montrait que les patients anorexiques performaient moins bien dans les tests évaluant l’attention. Dans la deuxième étude, Pendleton-Jones et coll. (1991) [6] constataient la présence de déficits durant les tests évaluant l’aspect concentration/exécution de l’attention.

Suite à ces études, plusieurs dysfonctionnements au niveau cognitif ont été observés chez les personnes souffrant de TACA. Ces dysfonctionnements biaisent la façon dont ces personnes traiteront l’information et résultent en différents biais cognitifs qui s’expriment entre autres à travers l’attention, la mémoire et le jugement [7, 8].

Plus spécifiquement, le biais d’attention réfère au principe que les individus vont porter une attention particulière aux stimuli en lien avec le trouble dont ils souffrent et qui concordent avec leur schéma de pensée (p. ex. les mots évoquant un surpoids ou l’obésité), et vont ignorer l’information qui ne concorde pas avec leur schéma de pensée (p. ex. les mots évoquant la minceur) [7]. Ainsi, plusieurs études ont démontré la présence de tels biais d’attention chez les personnes diagnostiquées avec un TACA pour l’information ou les mots reliés au poids, à la silhouette et à l’alimentation [7].

À la lumière de leur revue de littérature, Lauer et coll. (2002) [9] concluaient que les personnes souffrant d’anorexie auraient un déficit global non spécifique d’attention-concentration, car ils traitent de l’information non pertinente à la tâche. Dans le même ordre d’idées, la revue systématique de Lopez et coll. (2008) [10] montre qu’il y aurait suffisamment d’évidences scientifiques pour conclure que les personnes souffrant de TACA ont plus de difficulté à réaliser une tâche qui requiert de traiter l’information dans sa globalité (c.-à-d. avoir une vue d’ensemble), comparativement à une tâche pour laquelle l’information doit être analysée de façon détaillée.

 

TACA et TDAH

Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) est un trouble neurologique et les personnes qui en sont atteintes éprouvent de la difficulté à contrôler leur comportement et/ou maintenir leur concentration. Les principaux symptômes du TDAH sont associés aux difficultés de concentration, à l’hyperactivité (activité excessive) et à l’impulsivité (agir avant de réfléchir aux conséquences). Les garçons auraient trois fois plus de risques d’en être atteints que les filles [11]. D’après une étude de Wentz et coll. (2005) [12], le TDAH serait également plus commun chez les personnes souffrant de TACA que dans la population qui ne présente pas cette condition.

Plus spécifiquement, Gillberg et coll. (2004) [13] croient que l’hyperactivité peut constituer une caractéristique primaire de l’anorexie qui apparaît chez les individus avant même qu’ils ne commencent à se mettre au régime [14]. Dans le cas de la boulimie, c’est plutôt l’impulsivité qui semble fréquemment précéder le TACA [15]. Les travaux de Surman et coll. (2006) [16] ayant porté sur un échantillon de femmes avec et sans TDAH abondent dans le même sens en suggérant qu’il y aurait une association significative entre le TDAH et la boulimie.

 

Implications cliniques

Biederman et coll. (2007) [17] croient que s’il existe bel et bien une association entre le TDAH et les TACA, celle-ci a des implications importantes au niveau clinique. En effet, la présence d’un TACA chez les personnes souffrant de TDAH augmente le risque de morbidités et de dysfonctionnements supplémentaires. Pour accroître les chances de succès, les interventions des professionnels de la santé dans ce genre de cas doivent donc viser les deux troubles et non qu’un seul.

 

Références

  1. Keys, A., et al., The biology of human starvation. 1950, Minneapolis.
  2. Polivy, J., Psychological consequences of food restriction. Journal of the American dietetic association, 1996. 96(6): p. 589-592.
  3. Herman, C.P., et al., Distractibility in dieters and nondieters: An alternative view of » externality. ». Journal of Personality and Social Psychology, 1978. 36(5): p. 536.
  4. Kingston, K., et al., Neuropsychological and structural brain changes in anorexia nervosa before and after refeeding. Psychological medicine, 1996. 26(01): p. 15-28.
  5. Szmukler, G.I., et al., Neuropsychological impairment in anorexia nervosa: Before and after refeeding. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 1992. 14(2): p. 347-352.
  6. Pendleton Jones, B., et al., Cognition in eating disorders. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 1991. 13(5): p. 711-728.
  7. Williamson, D.A., et al., Cognitive-behavioral theories of eating disorders. Behavior Modification, 2004. 28(6): p. 711-738.
  8. Hargreaves, D. and M. Tiggemann, The role of appearance schematicity in the development of adolescent body dissatisfaction. Cognitive Therapy and Research, 2002. 26(6): p. 691-700.
  9. Lauer, C.J., Neuropsychological findings in eating disorders, in Biological psychiatry, H. D’Haenen, J.A.d. Booer, and H. Westenberg, Editors. 2002: Swansea, UK. p. 1167-1172.
  10. Lopez, C., et al., Central coherence in eating disorders: a systematic review. Psychological Medicine, 2008. 38(10): p. 1393-1404.
  11. Institut universitaire en santé mentale Douglas. Trouble du déficit de l’attention: causes, symptômes et traitements. 2013 12 mai 2015]; Available from: http://www.douglas.qc.ca/info/trouble-deficit-attention.
  12. Wentz, E., et al., Childhood onset neuropsychiatric disorders in adult eating disorder patients. European child & adolescent psychiatry, 2005. 14(8): p. 431-437.
  13. Gillberg, C., et al., Co–existing disorders in ADHD–implications for diagnosis and intervention. European child & adolescent psychiatry, 2004. 13(1): p. i80-i92.
  14. Kron, L., et al., Anorexia nervosa and gonadal dysgenesis: Further evidence of a relationship. Archives of General Psychiatry, 1977. 34(3): p. 332-335.
  15. Nagata, T., et al., Multi-impulsivity of Japanese patients with eating disorders: primary and secondary impulsivity. Psychiatry Research, 2000. 94(3): p. 239-250.
  16. Surman, C.B., E.T. Randall, and J. Biederman, Association between attention-deficit/hyperactivity disorder and bulimia nervosa: analysis of 4 case-control studies. Journal of Clinical Psychiatry, 2006. 67(3): p. 351-354.
  17. Biederman, J., et al., Are girls with ADHD at risk for eating disorders? Results from a controlled, five-year prospective study. Journal of Developmental & Behavioral Pediatrics, 2007. 28(4): p. 302-307.

Dernière mise à jour : 25 janvier 2016 à 15h45

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