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Orthorexie

L’utilisation des nouvelles technologies


Les nouvelles technologies se développent à vitesse grand V. En effet, pas moins de 91% de la population mondiale possèdent maintenant un téléphone mobile [1].

Près du tiers des jeunes de 12 à 21 ans diagnostiqués avec un trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) utiliseraient Internet comme première source d’information. Les jeunes hommes seraient particulièrement portés à parler davantage de leurs problèmes psychologiques avec d’autres jeunes sur Internet [2].

Face à cette réalité, les professionnels de la santé sont de plus en plus appelés à intégrer les nouvelles technologies dans leur pratique afin d’optimiser les traitements offerts aux personnes souffrant de TACA.

Ce que vous devez retenir :

• L’utilisation des nouvelles technologies pourrait optimiser les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), particulièrement l’auto-surveillance, en réduisant certaines des barrières des traitements en face-à-face.

• L’utilisation de messages textes pourrait augmenter l’adhérence et l’acceptabilité des patients, tout en favorisant la réduction des orgies alimentaires et des comportements compensatoires chez les boulimiques.

• Les interventions de groupe offertes par Internet ne sont pas aussi efficaces que les interventions en face-à-face à court terme. Toutefois, elles pourraient favoriser le sentiment d’auto-efficacité à plus long terme.

• Internet offre l’opportunité de former, à moindre coût, un plus large éventail de professionnels de la santé sur la prise en charge des TACA.

• L’utilisation des nouvelles technologies dans le traitement des TACA peut poser certains risques potentiels (ex. problèmes techniques).

• Les professionnels de la santé sont invités à réfléchir aux habiletés qui peuvent plus facilement se transmettre par le biais des technologies, tout en ayant conscience de leur niveau de confort avec celles-ci.

Les contraintes des traitements en face-à-face

Seulement une petite proportion des personnes souffrant de TACA recherchent et reçoivent des traitements appropriés [2]. Les hommes consultent d’ailleurs moins que les femmes lorsqu’ils ont besoin d’aide [3]. Ceci peut s’expliquer entre autres par le sentiment de honte que ressentent les hommes atteints de TACA [3], par certaines contraintes géographiques, par les coûts et les horaires peu flexibles liés aux traitements en face-à-face, ainsi que par le nombre insuffisant de cliniciens spécialisés et adéquatement formés en TACA [2, 4].

De plus, bien que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) semble être le traitement le plus efficace actuellement pour traiter une bonne proportion des patients souffrant de TACA [5], il demeure qu’un manque d’engagement et un haut niveau d’abandons et de rechutes (particulièrement dans les 6 mois suivant le traitement et chez les jeunes) sont actuellement observés dans la littérature scientifique [4, 6-9].

Par ailleurs, le journal alimentaire papier, qui est l’outil d’auto-surveillance généralement utilisé pour augmenter la conscience des patients concernant leur maladie, est souvent mal complété, est incomplet et n’est pas discret [1, 4].

Devant cette réalité, certains chercheurs suggèrent que l’utilisation des nouvelles technologies de l’information (messages textes, Internet, applications mobiles, etc.) pourrait optimiser l’auto-surveillance, une composante centrale de la TCC, ainsi que le traitement des personnes souffrant de TACA en réduisant certaines des barrières liées aux traitements en face-à-face, notamment l’accessibilité des traitements, l’engagement et la rétention des participants [1, 8-12].

 

L’utilisation de messages textes comme outil d’auto-surveillance et de psychoéducation

Les messages textes des téléphones intelligents sont particulièrement populaires chez les adolescents et les jeunes adultes. En fait, pas moins de 50 % des adolescents ayant accès à un téléphone cellulaire envoient au moins 50 messages textes par jour ou 1 500 messages par mois [13].

Comme ce type de forme de communication gagne en popularité, Luxton (2011) suggère que les messages textes peuvent représenter un outil de psychoéducation intéressant, simple et peu coûteux pouvant être utilisé dans le traitement des troubles de santé mentale [10].

Shapiro (2010) a développé un programme d’auto-surveillance par messages textes pour des patients boulimiques suivant une TCC de 12 semaines [8]. En plus du journal alimentaire que les participantes complétaient chaque jour, elles étaient invitées à soumettre un message texte pour indiquer le nombre d’orgies alimentaires et de comportements compensatoires (vomissements, utilisation de laxatifs, pratique excessive d’activité physique, etc.) rencontrés dans la journée, ainsi que leur niveau de gravité [8]. Automatiquement, un des messages textes de rétroaction développé par Shapiro (2010) leur était par la suite envoyé, tel que :

« Bravo d’avoir résisté à ta forte envie de te faire vomir aujourd’hui. Essaye encore plus fort de ne pas céder à l’orgie alimentaire demain. Appelle un ami à la place. » [8]

Résultat : le programme incluant les messages textes a démontré un niveau d’adhésion (87 %) et d’acceptabilité des patientes plus élevé que celui observé avec l’utilisation d’outils papier d’auto-surveillance [8]. De plus, les 12 semaines de TCC jumelées à l’utilisation de messages textes et le suivi de 3 mois avec une utilisation de messages textes ont permis d’observer une diminution significative des symptômes de dépression et du nombre d’épisodes d’orgies alimentaires et de comportements compensatoires, qui sont passés de 6 à 2,5 orgies alimentaires et de 14,5 à 4,3 purges par semaine [8].

Les messages textes représentent ainsi un outil discret d’auto-surveillance permettant d’offrir une rétroaction et un soutien interactif immédiat, plus fréquent, et à moindre coût. Par le fait même, le risque d’être stigmatisé, d’être embarrassé et d’être victime de préjugés en rapportant certains symptômes et comportements liés aux TACA est moindre qu’avec des journaux papier [4, 8].

Or, dans une étude semblable effectuée par Robinson (2006) [14], le niveau d’acceptabilité observé était nettement moins élevé que dans l’étude de Shapiro (2010). Rappelons toutefois que l’utilisation de messages textes était moins commune à cette époque et que les fonctionnalités de cette technologie étaient plus limitées qu’en 2010. De plus, un haut taux de participants a abandonné le programme pour différentes raisons, telles :

« La perte des instructions, le sentiment de bien gérer la situation grâce au soutien d’amis, avoir d’autres priorités, avoir quitté le pays, ce qui augmente les coûts des messages textes, etc. » [14]

Certains participants ont également évalué négativement ce programme pour diverses raisons relatives à l’outil offert :

« Trop formel, informatisé, impersonnel, condescendant, etc. »

Notons que la moitié des participants voyait le manque de lien interpersonnel comme étant un aspect négatif [14].

L’auteur de cette étude suggère que l’acceptabilité des participants aurait pu être améliorée si les thérapeutes des patients avaient eu la responsabilité de leur répondre à la place d’un système automatisé programmé par les chercheurs. De plus, il souligne que le délai de réponse ainsi que le niveau de satisfaction des participants auraient pu être améliorés si des alertes avaient été émises automatiquement aux chercheurs suite à la réception de messages textes [14]. Bref, ce programme présentait plusieurs lacunes, ce qui peut expliquer son moins grand niveau d’appréciation chez les utilisateurs.

Quoi qu’il en soit, l’échantillon utilisé dans ces deux études était limité (n=21 à 31) et ne comptait pas d’hommes, ce qui ne permet pas d’extrapoler les résultats à ce groupe. De plus les résultats obtenus n’ont pas été comparés à des groupes contrôles complétant des journaux papier, ce qui limite la portée de ces résultats.

Malgré tout, Shapiro (2010) conclut que les messages textes pourraient être utilisés afin de maintenir un contact plus fréquent avec les patients qui ont été traités et par le fait même, prévenir les rechutes [8]. Certains chercheurs vont même jusqu’à développer des applications mobiles afin d’optimiser les traitements des personnes souffrant de TACA.

 

Les traitements de groupe offerts par Internet

Le sentiment de cohésion ressenti dans une intervention de groupe est reconnu comme étant un élément central favorisant ce type de traitement [15]. Pour cette raison, certains croient que l’expérimentation des traitements de groupe à distance par le biais d’Internet peut réduire le niveau de motivation et de rétention des participants [16]. Quoi qu’il en soit, peu d’études ont comparé l’efficacité des traitements en face-à-face et ceux offerts via Internet.

Pour approfondir la question, Paxton (2007) a réalisé un essai randomisé contrôlé comparant 3 groupes de femmes ayant initialement un haut niveau d’insatisfaction corporelle et un risque accru de développer un TACA [16].

  1. Séances de groupe en face-à-face « Set your body free » (n=42) ;
  2. Séances « Set your body free » offertes par Internet (n=37) ;
  3. Groupe contrôle (n=37).

Résultat : Bien que, comparativement au groupe contrôle, plusieurs paramètres liés à l’image corporelle et aux comportements alimentaires ont été améliorés dans les 2 groupes d’intervention (insatisfaction corporelle, comparaison basée sur l’apparence, internalisation d’un idéal de beauté, comportements évitants, etc.), les gains obtenus dans le groupe traité en face-à-face étaient plus importants, tel que présumé par les chercheurs [16].

Toutefois, au suivi effectué 6 mois plus tard, d’autres améliorations ont été observées dans le groupe ayant suivi des séances offertes par Internet. À plus long terme, il n’y avait donc plus de différence significative avec le groupe traité en face-à-face [16].

Ainsi, malgré le fait que les interventions offertes par Internet peuvent être perçues comme étant plus impersonnelles et artificielles, limitant ainsi le sentiment de motivation et de cohésion à court terme, Paxton (2007) suggère que d’un autre côté, ceci pourrait augmenter le sentiment d’autonomie et d’auto-efficacité des personnes traitées à distance [16].

Notons toutefois que cette étude ne comptait aucun homme, ce qui ne permet pas d’extrapoler les résultats à ce groupe.

 

Internet : un outil de choix pour former plus de cliniciens en TACA

Les professionnels de la santé ont tendance à trouver qu’ils ont peu accès à de la formation continue concernant les TACA [17]. Face à cette réalité, les formations continues en ligne semblent offrir une solution plus accessible et moins onéreuse afin d’outiller un grand nombre de professionnels de la santé concernant la prise en charge des TACA [17].

Une étude effectuée en 2015 en Australie a permis d’évaluer les retombées d’une première formation continue interactive complète portant sur les TACA et s’adressant à un large éventail de professionnels de la santé [17]. À la lumière de cette étude, la mise en place d’une telle formation pouvait significativement augmenter les connaissances, les habiletés cliniques et le niveau de confiance des professionnels de la santé face au traitement des personnes atteintes de TACA, tout en diminuant leurs préjugés et fausses croyances concernant ces troubles de santé mentale [17].

 

Les risques liés à l’utilisation des nouvelles technologies

Un des principaux dangers potentiels liés à l’utilisation des nouvelles technologies dans le traitement des TACA fait référence au fait que les utilisateurs pourraient être tentés de remplacer complètement un traitement clinique en face-à-face par l’utilisation d’une application mobile [1, 9]. Pour atténuer ce risque, il est suggéré d’inclure, dans ce type d’application, des liens vers des ressources pertinentes et des lignes d’écoute [1, 9], comme celle offerte par ANEB Québec.

De plus, les problèmes techniques (ex. le manque de batterie, les problèmes de connexion web, etc.), ainsi que les questions de confidentialité et de sécurité méritent d’être considérés avec attention [1, 16].

Certains patients peuvent également ne pas être à l’aise ou ne pas aimer utiliser les nouvelles technologies, ou encore, ne pas avoir les moyens financiers nécessaires. Luxton (2011) propose ainsi de toujours offrir des alternatives aux outils technologiques [10].

De plus, certains utilisateurs de messages textes ou de courriels peuvent s’attendre à une réponse rapide ou même immédiate [10]. Il est donc important de spécifier au patient le délai approximatif des réponses offertes.

Finalement, les patients peuvent éprouver un sentiment d’appartenance et de cohésion plus limité, résultant en un manque de motivation. La recherche de stratégies novatrices, telle l’utilisation plus fréquente de langage émotionnel, peut toutefois limiter l’impact de cette barrière [16].

 

Reconnaitre son niveau de confort avec les technologies

Avant d’utiliser les nouvelles technologies, les professionnels de la santé sont invités à réfléchir aux habiletés qui peuvent plus facilement se transmettre par le biais des technologies, ainsi qu’aux obstacles potentiels (ex. les considérations éthiques, les limites de ses compétences, etc.) [11].

Pour vous outiller dans votre réflexion et pour vous aider à incorporer les technologies dans votre pratique, vous trouverez ci-dessous quelques ressources intéressantes (en anglais) à consulter :

*Tiré de Shingleton 2013 [11]

 

Références :

  1. Tregarthen, J.P., J. Lock, and A.M. Darcy, Development of a smartphone application for eating disorder self‐monitoring. International Journal of Eating Disorders, 2015. 48(7): p. 972-982.
  2. Hart, L.M., et al., Unmet need for treatment in the eating disorders: a systematic review of eating disorder specific treatment seeking among community cases. Clinical psychology review, 2011. 31(5): p. 727-735.
  3. Tremblay, G. and P. L’Heureux, Intervenir auprès des hommes. 2015: Montréal. p. 157.
  4. La recherche d’informations et de soutien en ligne pour la santé mentale. 2015, RRSPQ.
  5. American Psychiatric Association (APA), Practice guideline for the treatment of patients with eating disorders. Third ed. 2006: Washington (DC): American Psychiatric Association.
  6. Keel, P.K. and J.E. Mitchell, Outcome in bulimia nervosa. The American journal of psychiatry, 1997. 154(3): p. 313.
  7. Waller, G., Drop‐out and failure to engage in individual outpatient cognitive behavior therapy for bulimic disorders. International Journal of Eating Disorders, 1997. 22(1): p. 35-41.
  8. Shapiro, J.R., et al., Mobile therapy: Use of text‐messaging in the treatment of bulimia nervosa. International Journal of Eating Disorders, 2010. 43(6): p. 513-519.
  9. Juarascio, A.S., et al., Review of smartphone applications for the treatment of eating disorders. European Eating Disorders Review, 2014. 23(1): p. 1-11.
  10. Luxton, D.D., et al., mHealth for mental health: Integrating smartphone technology in behavioral healthcare. Professional Psychology: Research and Practice, 2011. 42(6): p. 505.
  11. Shingleton, R.M., L.K. Richards, and H. Thompson-Brenner, Using technology within the treatment of eating disorders: A clinical practice review. Psychotherapy, 2013. 50(4): p. 576.
  12. Melioli, T., et al., Reducing eating disorder symptoms and risk factors using the internet: A meta-analytic review. Int J Eat Disord, 2015.
  13. Lenhart, A., et al., Teens and mobile phones: Text messaging explodes as teens embrace it as the centerpiece of their communication strategies with friends. Pew Internet & American Life Project, 2010.
  14. Robinson, S., et al., Aftercare intervention through text messaging in the treatment of bulimia nervosa—Feasibility pilot. International Journal of Eating Disorders, 2006. 39(8): p. 633-638.
  15. Yalom, I.D. and M. Leszcz, Theory and practice of group psychotherapy. 2005, New York: Basic books.
  16. Paxton, S.J., et al., Comparison of face‐to‐face and internet interventions for body image and eating problems in adult women: An RCT. International Journal of Eating Disorders, 2007. 40(8): p. 692-704.
  17. Brownlow, R.S., et al., Evaluation of an online training program in eating disorders for health professionals in Australia. Journal of eating disorders, 2015. 3(1): p. 1-6.

Dernière mise à jour : 23 mars 2016 à 15h20

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