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Anorexie

L’estime de soi dans l’apparition du trouble alimentaire


L’estime de soi consiste au jugement ou à l’évaluation qu’un individu fait de lui-même par rapport à ses propres valeurs. En d’autres termes, on utilise l’estime de soi pour décrire les sentiments que l’on éprouve par rapport à soi-même et l’appréciation que l’on fait de sa propre valeur. Lorsque cette appréciation de soi-même s’appauvrie, les risques de développer un trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) augmentent. Apprenez-en plus ici sur le rôle de l’estime de soi dans l’apparition de la maladie.

Ce que vous devez retenir:

• L’estime de soi et les émotions négatives (comme la dépression) seraient des facteurs psychologiques proximaux dans le développement des TACA.

• L’estime de soi et les émotions négatives seraient des agents intermédiaires ou des mécanismes à travers lesquels se transfère l’effet de l’insatisfaction corporelle sur le TACA.

• L’estime de soi des hommes serait significativement moins influencée par l’insatisfaction corporelle que les femmes.

• Les hommes et les femmes réagissent différemment aux émotions négatives comme la dépression.

• Certains auteurs proposent de miser sur l’estime de soi et la dépression plutôt que sur l'insatisfaction corporelle dans la prévention et le traitement des TACA.

Le rôle de l’estime de soi dans le développement d’un TACA

Tout d’abord, les études ayant investigué les causes pouvant mener à un TACA ont d’abord soulevé une corrélation entre une pauvre estime de soi et le développement de la maladie [1, 2]. Par exemple, Johnson et coll. (1992) [1] observaient qu’un sous-groupe significatif de leurs patients atteints de TACA avaient développé de l’anorexie suite à une expérience de rejet par les pairs. D’autres auteurs [3, 4] ont également suggérer une corrélation entre l’estime de soi et le développement de la boulimie. Selon eux, les crises de boulimie représenteraient une tentative de maintenir son estime de soi et de réguler la tension intérieure.

Selon les théories cognitivo-comportementales relatives aux TACA, l’anorexie et la boulimie sont des troubles enracinés dans une estime de soi globale qui est faible, une grande importance attachée au faible poids et à l’image corporelle dans l’évaluation de la valeur personnelle ainsi que dans un besoin de réalisation et de contrôle [5, 6].

Dans le domaine théorique de l’estime de soi [7], la recherche suggère que l’apparence physique fait partie des aspects les plus concernés lorsqu’on parle de l’estime de soi globale [8]. Des études longitudinales ont également montré que l’insatisfaction corporelle des sujets pouvait prédire leur estime de soi et la dépression [9]. Conséquemment, l’estime de soi et les émotions négatives (comme la dépression) feraient partie des facteurs psychologiques les plus proximaux dans le développement des TACA. Ceci implique que l’effet de l’insatisfaction corporelle sur les TACA pourrait donc être modulé par l’estime de soi et les émotions négatives.

Au niveau clinique, cela signifie que l’insatisfaction corporelle aurait un impact indirect sur le TACA, et que l’estime de soi et les émotions négatives sont des agents intermédiaires ou des mécanismes à travers lesquels l’effet de l’insatisfaction corporelle serait transféré au TACA [10].   

 

Les différences au niveau du genre

Les études [11, 12] ayant investigué le rôle de l’estime de soi et des émotions négatives sur des échantillons mixtes (c.-à-d. incluant des hommes) ont observé des résultats mitigés comparativement aux études [5, 13] réalisées avec des échantillons composés exclusivement de femmes. Ceci suggère que les hommes et les femmes réagissent différemment aux émotions négatives.

Par ailleurs, certaines recherches ont montré que les hommes utilisent dans une plus grande mesure que les femmes certains comportements d’évitement pour s’adapter à la dépression (p. ex., la consommation d’alcool)  [14]. L’estime de soi des hommes serait également significativement moins influencée par l’insatisfaction corporelle que celle des femmes [15].

Brechan et coll. (2015) [10] croient que ces différences entre les hommes et les femmes pourraient s’expliquer par l’effort à mettre pour réaliser le comportement d’évitement ainsi que les coûts et bénéfices au niveau social qui lui sont associés. Par exemple, les femmes ont plus d’expérience avec les diètes [16] et sont socialement encouragées à se mettre au régime [17], donc ce serait plus facile pour elles d’utiliser ce comportement comme distraction. Pour les hommes, la consommation d’alcool est plus socialement acceptée que pour les femmes [14], donc ils auraient plus tendance à utiliser ce comportement pour fuir les émotions négatives.

Cependant, il serait pertinent d’investiguer davantage le rôle médiateur de l’estime de soi et de la dépression dans la relation entre l’insatisfaction corporelle et les autres formes de comportements d’adaptation par l’évitement chez les hommes (p. ex., l’exercice physique excessif).

 

Implications pour la prévention et le traitement des TACA

Considérant que l’effet de l’insatisfaction corporelle sur le développement des TACA s’expliquerait par l’estime de soi et la dépression, Brechan et coll. (2015) [10] proposent que l’on devrait miser sur ces deux facteurs plutôt que sur l’insatisfaction corporelle dans la prévention et le traitement de la maladie.

Ces auteurs croient également que les différences d’origine des différentes formes de TACA comportent aussi des implications. Par exemple, la prévention et le traitement de l’hyperphagie boulimique devraient viser la dépression pour cibler les effets directs, tandis qu’elles devraient viser l’estime de soi et l’importance accordée à l’image corporelle pour ce qui est des comportements compensatoires (comme dans le cas de la boulimie) et de la restriction alimentaire (tel que dans l’anorexie). Voilà ici des aspects importants à considérer par les professionnels de la santé qui œuvrent avec une clientèle aux prises avec un TACA.

 

Références

  1. Johnson, C., R. Sansone, and M. Chewning, Good Reasons Why Young Women Would Develop Anorexia Nervosa: The Adaptive Context. Pediatr Ann, 1992. 21(11): p. 731-737.
  2. Striegel-Moore, R.H., Etiology of binge eating: a developmental perspective, in Binge Eating: Nature, Assessment, and Treatment, C.G. Fairburn, and Wilson, G.T., Editor. 1993: Guilford, New York. p. 144-172.
  3. Steinberg, B.E. and R.J. Shaw, Bulimia as a disturbance of narcissism: self-esteem and the capacity to self-soothe. Addictive behaviors, 1997. 22(5): p. 699-710.
  4. Waller, G., et al., Bulimic psychopathology and attentional biases to ego threats among non‐eating‐disordered women. International Journal of Eating Disorders, 1996. 20(2): p. 169-176.
  5. Fairburn, C.G., R. Shafran, and Z. Cooper, A cognitive behavioural theory of anorexia nervosa. Behaviour Research and Therapy, 1998. 37(1): p. 1-13.
  6. Vitousek, K.M., The current status of cognitive-behavioral models of anorexia nervosa and bulimia nervosa, in Frontiers of cognitive therapy, P.M. Salkovskis, Editor. 1996: Guilford, New York. p. 383-418.
  7. James, W., The principles of psychology. Vol. 1. 1890, New York: Henry Holt.
  8. Crocker, J. and C.T. Wolfe, Contingencies of self-worth. Psychological review, 2001. 108(3): p. 593.
  9. Johnson, F. and J. Wardle, Dietary restraint, body dissatisfaction, and psychological distress: a prospective analysis. Journal of abnormal psychology, 2005. 114(1): p. 119.
  10. Brechan, I. and I.L. Kvalem, Relationship between body dissatisfaction and disordered eating: Mediating role of self-esteem and depression. Eating Behaviors, 2015. 17(0): p. 49-58.
  11. Ricciardelli, L.A. and M.P. McCabe, Dietary restraint and negative affect as mediators of body dissatisfaction and bulimic behavior in adolescent girls and boys. Behav Res Ther, 2001. 39(11): p. 1317-28.
  12. Heywood, S. and M.P. McCabe, Negative affect as a mediator between body dissatisfaction and extreme weight loss and muscle gain behaviors. Journal of health psychology, 2006. 11(6): p. 833-844.
  13. Vitousek, K.B. and S.D. Hollon, The investigation of schematic content and processing in eating disorders. Cognitive therapy and research, 1990. 14(2): p. 191-214.
  14. Nolen-Hoeksema, S., Gender differences in risk factors and consequences for alcohol use and problems. Clinical psychology review, 2004. 24(8): p. 981-1010.
  15. Pokrajac‐Bulian, A. and I. Živčić‐Bećirević, Locus of control and self‐esteem as correlates of body dissatisfaction in Croatian university students. European Eating Disorders Review, 2005. 13(1): p. 54-60.
  16. Keel, P.K., et al., A 20-year longitudinal study of body weight, dieting, and eating disorder symptoms. J Abnorm Psychol, 2007. 116(2): p. 422-32.
  17. Andersen, A.E. and L. DiDomenico, Diet vs. shape content of popular male and female magazines: A dose‐response relationship to the incidence of eating disorders? International Journal of Eating Disorders, 1992. 11(3): p. 283-287.

Dernière mise à jour : 30 mars 2016 à 11h41

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