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Autres troubles

Les troubles alimentaires, est-ce la faute des parents?


Antérieurement, les parents étaient souvent blâmés pour les troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) de leurs enfants [1-4]. Aujourd’hui, les parents et le fonctionnement familial sont vus différemment et sont maintenant inclus comme partenaires et ressources dans le processus de traitement du TACA [5, 6].

Ce que vous devez retenir:

• La théorie des systèmes familiaux considère la famille comme un tout, plutôt que de regarder les membres d’une même famille de façon individuelle.

• Toute famille peut transmettre des préoccupations alimentaires à ses membres, mais le développement d’un TACA requiert la présence de facteurs de vulnérabilité additionnels.

• Les familles avec TACA ont un fonctionnement familial moins bon que les familles sans TACA. Par contre, les aspects dysfonctionnels sont variables d’une famille à l’autre.

• Bien que les aspects dysfonctionnels des familles avec TACA varient, les dimensions identifiées dans le modèle McMaster et le modèle de processus du fonctionnement familial sont davantage pertinentes pour les familles avec TACA.

• Les professionnels de la santé sont encouragés à inviter les familles à faire partie de la solution pour le traitement d’un TACA.

Le rôle de la famille dans le développement et le maintien des TACA a longtemps été un sujet d’intérêt en recherche. Les études antérieures étaient surtout axées sur l’influence de la famille dans le développement des TACA. Plus récemment, les recherches se sont tournées davantage vers l’impact que peuvent avoir les TACA sur le fonctionnement de la famille, et vers le rôle que peut avoir le fonctionnement familial dans le maintien du trouble.

 

Modèles théoriques du fonctionnement familial

Initialement, les modèles de fonctionnement familial étaient utilisés pour essayer d’établir le rôle que peuvent jouer les familles dans le développement des TACA.

Théorie des systèmes familiaux et famille psychosomatique

Le principe de base de la théorie des systèmes familiaux est de considérer les systèmes familiaux comme un tout plutôt que de regarder les membres de la famille individuellement. L’hypothèse centrale de cette théorie suggère que la structure et l’organisation de la famille influencent le comportement des membres.

Minuchin et coll. (1978) [7] ont mis en évidence un ensemble de caractéristiques du système familial qu’ils croyaient être représentatifs des familles de patients avec un diagnostic d’anorexie. Ces caractéristiques sont : la fusion, la surprotection, la rigidité, l’évitement de conflits et l’absence de résolution de conflit. Ainsi, les familles présentant ces caractéristiques étaient identifiées comme étant « psychosomatiques ».

Le modèle McMaster du fonctionnement familial

Le modèle McMaster d’Epstein et coll. (1978) [8] se base également sur la théorie des systèmes familiaux. Ce modèle identifie six dimensions pertinentes aux familles avec une problématique clinique : la résolution de problèmes, la communication, la répartition des rôles, la réponse affective, l’implication affective et le contrôle du comportement. Ces dimensions sont évaluées dans le questionnaire Family Assessment Device [9].

Le modèle du processus du fonctionnement familial

Ce modèle développé par Steinhauer et coll. (1984) [10] diffère du modèle McMaster en mettant l’emphase sur l’interaction entre les dimensions du fonctionnement familial. Comme son nom l’indique, il s’agit davantage d’un modèle de processus familial que de structure familiale. Ce modèle décrit sept dimensions du fonctionnement familial : l’accomplissement des tâches, la performance des rôles, le processus de communication, l’expression affective, l’implication de chacun des membres, le contrôle ainsi que les valeurs et normes.

 

L’influence familiale : facteur de risque primaire ou secondaire?

La littérature scientifique portant sur les causes des TACA fut révisée par Polivy et Herman (2002) [11]. Suite à leur révision, ces deux auteurs partageaient le même avis que Steiger et coll. (1996) [12] à propos du rôle des familles dans le développement des TACA. Selon eux, toutes les familles (incluant les familles sans TACA) peuvent transmettre des préoccupations alimentaires, mais une telle transmission ne serait pas suffisante pour faire émerger un TACA. En effet, le développement d’un TACA requiert la présence de facteurs de vulnérabilité additionnels, tels que des facteurs individuels d’ordre biologique et des événements déclencheurs.

D’autres auteurs ont critiqué la recherche et les études antérieures pour avoir fait des allégations non fondées sur les causes et effets des TACA, et pour avoir présumé que le dysfonctionnement observé dans ces familles vivant avec un membre souffrant de TACA était la cause plutôt qu’une réponse au TACA [13, 14]. Ces auteurs croient que les familles avec TACA furent inutilement pointées du doigt.

Plus récemment, la revue systématique d’Holtom-Viesel et coll. (2014) [15] montrait que les familles avec TACA sont plus dysfonctionnelles que les familles sans TACA. Cependant, les aspects dysfonctionnels varient et il ne semble pas y avoir de schéma typique de dysfonctionnement familial au sein des familles avec TACA. Ces auteurs croient que les aspects spécifiques pour lesquels une famille fonctionne moins bien soient présents avant l’apparition du TACA et deviennent plus prononcés lorsque la famille doit s’adapter à un membre qui souffre de cette maladie.

Bien que les aspects dysfonctionnels puissent varier de famille en famille, les résultats d’Holtom-Viesel et coll. (2014) [15] montrent que les dimensions identifiées dans le modèle McMaster [8] et le modèle de processus du fonctionnement familial [10] sont davantage pertinentes pour les familles avec TACA comparativement aux caractéristiques identifiées dans le modèle psychosomatique de la famille [7]. Par contre, ceci ne suggère pas que ces aspects dysfonctionnels aient causés le TACA, ni que les familles soient à blâmer.

 

Implications cliniques

Holtom-Viesel et coll. (2014) [15] ont ressorti quelques implications cliniques à la lumière de leur revue systématique :

  • Les cliniciens sont encouragés à évaluer chaque famille de façon approfondie et de ne pas présumer d’avance les zones de difficultés.
  • Les traitements qui procurent de l’empowerment aux parents pour soutenir leur enfant à travers le rétablissement et améliorer le fonctionnement de leur famille permettent de changer la perspective du blâme envers les familles en les encourageant à faire partie de la solution.
  • Pour prévenir les rechutes, il est également nécessaire de considérer le fonctionnement familial suite au rétablissement initial et particulièrement à la sortie de l’hôpital.

En résumé, les professionnels de la santé qui interviennent auprès des patients souffrant de TACA sont invités à inclure la famille dans le traitement pour augmenter les chances de succès vers le rétablissement du patient.

 

Références

  1. Ordman, A.M. and D.S. Kirschenbaum, Bulimia: Assessment of eating, psychological adjustment, and familial characteristics. International Journal of Eating Disorders, 1986. 5(5): p. 865-878.
  2. Woodside, D.B., et al., Long-term follow-up of patient-reported family functioning in eating disorders after intensive day hospital treatment. Journal of Psychosomatic Research, 1996. 41(3): p. 269-277.
  3. Vincent, M.A. and M.P. McCabe, Gender Differences Among Adolescents in Family, and Peer Influences on Body Dissatisfaction, Weight Loss, and Binge Eating Behaviors. Journal of Youth and Adolescence, 2000. 29(2): p. 205-221.
  4. McCabe, M.P. and L.A. Ricciardelli, A prospective study of pressures from parents, peers, and the media on extreme weight change behaviors among adolescent boys and girls. Behav Res Ther, 2005. 43(5): p. 653-68.
  5. Le Grange, D., et al., Academy for eating disorders position paper: The role of the family in eating disorders. International Journal of Eating Disorders, 2010. 43(1): p. 1-5.
  6. Lock, J., et al., Treatment manual for anorexia nervosa: A family-based approach. 2001, New York: Guilford Press.
  7. Minuchin, S., B. Rosman, and L. Baker, Psychosomatic Families: Anorexia Nervosa in Context. 1978, Cambridge, MA: Harvard University Press.
  8. Epstein, N.B., D.S. Bishop, and S. Levin, The McMaster model of family functioning. Journal of Marital and Family therapy, 1978. 4(4): p. 19-31.
  9. Epstein, N.B., L.M. Baldwin, and D.S. Bishop, The McMaster family assessment device. Journal of marital and family therapy, 1983. 9(2): p. 171-180.
  10. Steinhauer, P.D., J. Santa-Barbara, and H. Skinner, The process model of family functioning. The Canadian Journal of Psychiatry/La Revue canadienne de psychiatrie, 1984.
  11. Polivy, J. and C.P. Herman, Causes of eating disorders. Annual review of psychology, 2002. 53(1): p. 187-213.
  12. Steiger, H., et al., Familial eating concerns and psychopathological traits: Causal implications of transgenerational effects. International Journal of Eating Disorders, 1996. 19(2): p. 147-157.
  13. Jack, S., Working with families, in The outpatient treatment of eating disorders – A guide for therapists, dieticians and physicians, J.E. Mitchell, Editor. 2001, University of Minnesota Press: Minneapolis.
  14. Treasure, J., et al., The assessment of the family of people with eating disorders. European Eating Disorders Review, 2008. 16(4): p. 247-255.
  15. Holtom-Viesel, A. and S. Allan, A systematic review of the literature on family functioning across all eating disorder diagnoses in comparison to control families. Clinical psychology review, 2014. 34(1): p. 29-43.

Dernière mise à jour : 19 août 2015 à 10h52

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