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Night Eating Disorder

Déficits cognitifs dans un contexte de troubles alimentaires


Dans les dernières décennies, de plus en plus d’études ont exploré le fonctionnement neuropsychologique d’individus souffrant de troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) et plusieurs déficits au niveau cognitif ont été observés. Ces déficits font-ils partie des facteurs étiologiques de la maladie ou en sont plutôt une conséquence? C’est ce que nous allons tenter de savoir ici.

Ce que vous devez retenir:

• Les personnes souffrant de TACA peuvent présenter des déficits au niveau de la fonction exécutive, la capacité visuo-spatiale, l’attention soutenue et divisée, la flexibilité mentale, le fonctionnement verbale et la mémoire.

• Comme ce n’est pas la totalité des déficits cognitifs qui reviennent à la normale après une réalimentation, certains chercheurs croient que des déficits soient déjà présents chez des individus et soutiennent le développement éventuel d’un TACA.

• La remédiation cognitive est une intervention dont l’objectif est d’améliorer les habiletés neurocognitives de patients présentant des déficits et qui a démontré de beaux résultats chez des sujets anorexiques.

Les TACA sont des maladies chroniques comportant des périodes d’exacerbation des symptômes et de rémission [1]. Comme les symptômes sont habituellement présents de 6 à 24 mois avant qu’un diagnostic ne soit posé, on soupçonne les facteurs étiologiques d’être actifs bien avant que les symptômes apparaissent. Certains proposent que des déficits cognitifs préexistent et soutiennent le développement des TACA.

 

Les dysfonctionnements cognitifs observés en présence de TACA

Bien que les résultats rapportés dans la littérature ne soient pas tous concordants, un certain nombre de déficits neuropsychologiques importants ont été observés chez des individus souffrant d’anorexie ou de boulimie. Plus spécifiquement, des déficits ont été observés au niveau de la fonction exécutive [2-5], la capacité visuo-spatiale [2, 5-9], l’attention soutenue et divisée [10], la flexibilité mentale [11], le fonctionnement verbal [5], l’apprentissage [12] et la mémoire [13, 14] dans les différentes études grâce à l’utilisation de tests neuropsychologiques standardisés.

Du côté de l’hyperphagie boulimique, même son de cloche. Malgré que les résultats d’études se soient montrés plutôt mitigés par le passé, une étude plus récente de Manasse et coll. (2015) [15] supporte l’hypothèse de déficits existant au niveau de la fonction exécutive des personnes atteintes d’hyperphagie boulimique. Ces auteurs suggèrent que les crises d’hyperphagie soient maintenues par des facteurs cognitifs distincts de ceux reliés à l’obésité.

À noter :

La présence d’un déficit cognitif n’indique pas nécessairement un niveau d’intelligence moins élevé [16, 17].

 

Les déficits cognitifs : conséquences ou facteurs de risque des TACA?

La revue de littérature réalisée par Lena et coll. (2004) [18] fait ressortir une relation importante entre les déficits cognitifs préexistants chez un individu et le développement subséquent d’un TACA.

Bien que certains chercheurs aient proposé que les anomalies cognitives et morphologiques soient le résultat d’une malnutrition [6, 19], les recherches relevées dans la revue de Lena et coll. (2004) [18] ont montré que seulement une partie et non la totalité de ces déficits reviennent à la normale après une réalimentation et que le degré du déficit cognitif ne corrèle pas avec la masse pondérale. En effet, les études rapportent que la perte de poids et le statut nutritionnel avaient peu d’impact sur la capacité cognitive des patients atteints de TACA.

Ainsi, Lena et coll. (2004) [18] suggèrent que des déficits cognitifs existent chez les patients avant l’apparition du TACA. Selon eux, il ne s’agirait donc pas nécessairement d’une conséquence de la maladie. Par contre, d’autres recherches sur les enfants et adolescents à risque élevé de développer un TACA sont nécessaires pour déterminer la combinaison spécifique des facteurs cognitifs qui mèneraient vers la maladie.

Somme toute, étant donné qu’un TACA est causé par une interaction entre une multitude de facteurs (et non un seul), Lena et coll. (2004) [18] croient que lorsqu’il y a présence de déficits cognitifs dans une combinaison spécifique et à un certain degré de déficience, une cascade de réactions peut se déclencher et ces déficits peuvent devenir une variable très importante dans le développement de la maladie. De la même manière, la présence de déficits cognitifs ne résulte donc pas automatiquement en un TACA si, par exemple, il y a présence de facteurs protecteurs (tels qu’un réseau de soutien ou des mécanismes adaptatifs au stress) qui empêchent ou en retardent le développement.

 

Traitement des TACA par l’amélioration des habiletés neurocognitives

La remédiation cognitive (RC), ou Cognitive remediation therapy, est une intervention ciblant spécifiquement les forces et faiblesses cognitives des individus. On encourage les patients à devenir plus confiants en utilisant de nouvelles stratégies cognitives pour résoudre leurs problèmes de façon plus efficace. Durant les séances de RC, les patients sont amenés à réaliser différentes tâches cognitives qui font appel à une habileté cognitive spécifique dans le but de rendre leur processus de pensée davantage flexible, de penser différemment (de l’expression anglophone « think outside the box ») et d’avoir une vision des choses plus globale (p. ex. voir comment la maladie affecte leur vie, quel impact elle a sur leur travail, leur vie privée, leurs relations et leur qualité de vie en général).

Selon Tchanturia et Lock (2010) [20], la RC est une intervention qui présente un beau potentiel pour le traitement des individus souffrant de TACA, considérant que ce type de patients ont moins bien performé au niveau de leur flexibilité mentale et de leur cohérence centrale dans les études comparativement aux sujets sains [11, 21]. Des études de cas ont d’ailleurs montré une amélioration de l’indice de masse corporelle, de la performance aux épreuves neuropsychologiques et de la flexibilité cognitive auto-rapportée chez des patients anorexiques ayant suivi cette thérapie [22-24]. Ces améliorations ont même perduré jusqu’au suivi de 6 mois post-intervention [25].

D’un point de vue clinique, la littérature scientifique actuelle montre que les  évaluations neuropsychologiques chez un patient nouvellement diagnostiqué avec un TACA pourraient donner une meilleure idée aux professionnels de la santé de l’étendue de la maladie. De plus, la RC semble être une avenue prometteuse dans le traitement des TACA avec présence de déficits cognitifs.

 

Références

  1. Herzog, D.B., et al., Recovery and relapse in anorexia and bulimia nervosa: a 7.5-year follow-up study. Journal of the American Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 1999. 38(7): p. 829-837.
  2. Ferraro, F.R., S. Wonderlich, and Z. Jocic, Performance variability as a new theoretical mechanism regarding eating disorders and cognitive processing. Journal of clinical psychology, 1997. 53(2): p. 117-121.
  3. Toner, B.B. and P.E. Garfinkel, Cognitive Style of Patients With Bulimic and Diet-Restricting Anorexia Nervosa. Am J Psychiatry, 1987. 144(4): p. 510-512.
  4. Kaye, W.H., A.M. Bastiani, and H. Moss, Cognitive style of patients with anorexia nervosa and bulimia nervosa. International Journal of Eating Disorders, 1995. 18(3): p. 287-290.
  5. Jones, B.P., et al., Cognition in eating disorders. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 1991. 13(5): p. 711-728.
  6. Szmukler, G.I., et al., Neuropsychological impairment in anorexia nervosa: Before and after refeeding. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 1992. 14(2): p. 347-352.
  7. Kingston, K., et al., Neuropsychological and structural brain changes in anorexia nervosa before and after refeeding. Psychological medicine, 1996. 26(01): p. 15-28.
  8. Grunwald, M., et al., Deficits in haptic perception and right parietal theta power changes in patients with anorexia nervosa before and after weight gain. International Journal of Eating Disorders, 2001. 29(4): p. 417-428.
  9. Palazidou, E., P. Robinson, and W.A. Lishman, Neuroradiological and neuropsychological assessment in anorexia nervosa. Psychological Medicine, 1990. 20(03): p. 521-527.
  10. Dobson, K.S. and D.J. Dozois, Attentional biases in eating disorders: A meta-analytic review of Stroop performance. Clinical Psychology Review, 2004. 23(8): p. 1001-1022.
  11. Roberts, M.E., et al., A systematic review and meta-analysis of set-shifting ability in eating disorders. Psychological medicine, 2007. 37(08): p. 1075-1084.
  12. Witt, E.D., C. Ryan, and L.G. Hsu, Learning deficits in adolescents with anorexia nervosa. The Journal of nervous and mental disease, 1985. 173(3): p. 182-184.
  13. Oltra-Cucarella, J., et al., Impaired executive functioning influences verbal memory in anorexia nervosa. Eating Behaviors, 2015. 16(0): p. 47-53.
  14. Nandrino, J.-L., et al., Autobiographical memory deficit in anorexia nervosa: Emotion regulation and effect of duration of illness. Journal of Psychosomatic Research, 2006. 61(4): p. 537-543.
  15. Manasse, S.M., et al., Do executive functioning deficits underpin binge eating disorder? A comparison of overweight women with and without binge eating pathology. International Journal of Eating Disorders, 2015: p. n/a-n/a.
  16. Rieger, E., et al., Attentional biases in eating disorders: A visual probe detection procedure. International Journal of Eating Disorders, 1998. 23(2): p. 199-205.
  17. Faigel, H., Learning disabilities in adolescence. The Practitioner, 1975. 214(1280): p. 181-191.
  18. Lena, S.M., A.J. Fiocco, and J.K. Leyenaar, The role of cognitive deficits in the development of eating disorders. Neuropsychology Review, 2004. 14(2): p. 99-113.
  19. Lauer, C.J., et al., Neuropsychological assessments before and aftertreatment in patients with anorexia nervosa and bulimianervosa. Journal of Psychiatric Research, 1999. 33(2): p. 129-138.
  20. Tchanturia, K. and J. Lock, Cognitive Remediation Therapy for Eating Disorders: Development, Refinement and Future Directions, in Behavioral Neurobiology of Eating Disorders, R.A.H. Adan and W.H. Kaye, Editors. 2010, Springer Berlin Heidelberg. p. 269-287.
  21. Lopez, C., et al., Central coherence in eating disorders: a systematic review. Psychological Medicine, 2008. 38(10): p. 1393-1404.
  22. Davies, H. and K. Tchanturia, Cognitive remediation therapy as an intervention for acute anorexia nervosa: A case report. European Eating Disorders Review, 2005. 13(5): p. 311-316.
  23. Tchanturia, K., J. Whitney, and J. Treasure, Can cognitive exercises help treat anorexia nervosa? Eating and Weight Disorders-Studies on Anorexia, Bulimia and Obesity, 2006. 11(4): p. e112-e116.
  24. Tchanturia, K., H. Davies, and I.C. Campbell, Cognitive remediation therapy for patients with anorexia nervosa: preliminary findings. Annals of General Psychiatry, 2007. 6(14): p. 1-6.
  25. Genders, R., et al., Long-term benefits of CRT for anorexia. British Journal of Healthcare Management, 2008. 14(12): p. 15-19.

 

Dernière mise à jour : 30 mars 2016 à 11h02

Type de professionnels :
Infirmières Kinésiologues Médecins Nutritionnistes Psychologues Travailleurs sociaux
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