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Autres troubles

Les applications mobiles thérapeutiques


Pas moins de 74% des Américains détiendraient un téléphone intelligent [1] permettant de télécharger des applications mobiles et d’accéder à Internet [2].

Le marché des applications mobiles est récent et en continuelle progression. Actuellement, plus de 43 000 applications mobiles liées à la santé seraient disponibles dans le magasin «Apple iTunes store» [3].

Les maladies mentales et les troubles comportementaux (anxiété, dépression, autisme, troubles de l’alimentation et des comportements alimentaires (TACA), etc.) représenteraient la catégorie des applications thérapeutiques s’étant le plus développée [3].

Devant cette réalité, les professionnels de la santé sont invités à être à l’affût des avantages et des risques potentiels liés à l’utilisation d’une telle technologie par leurs patients.

Ce que vous devez retenir:

• L’utilisation d’applications mobiles pourrait optimiser les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), particulièrement l’auto-surveillance, en réduisant certaines des barrières des traitements en face-à-face (accessibilité, engagement, rétention des patients).

• Le profil d’utilisateurs d’applications mobiles démontre que cette technologie a le potentiel de rejoindre une grande proportion des jeunes adultes, une clientèle dont la prévalence de TACA est particulièrement importante.

• Un grand registre d’applications mobiles existe en lien avec les TACA, mais leur qualité est très variable. L’application Recovery Record est celle qui est la plus complète et la plus utilisée actuellement.

• Malgré les résultats prometteurs de récentes études portant sur cette application, l’évaluation clinique de Recovery Record est en cours et porte sur un échantillon limité.

• L’utilisation d’applications mobiles dans le traitement des TACA n’est pas sans risque. Un des principaux dangers fait référence au fait que les utilisateurs pourraient être tentés de remplacer complètement un traitement clinique en face-à-face par l’utilisation d’une application mobile.

Les applications mobiles « santé » : un secteur en expansion!

Figure 1. Les fonctions des applications mobiles

Figure 1 - Applis version originale

Source : Gaunlett 2013 IMS Institute for healthcare informatics

Les téléphones intelligents offrent diverses fonctionnalités pouvant compléter les traitements traditionnels. Entre autres, les applications mobiles peuvent offrir la possibilité aux patients de noter et d’évaluer leurs symptômes physiques et psychologiques en temps réel, de leur rappeler de noter certains éléments, et de partager certaines données avec leurs cliniciens [2]. Une telle technologie peut également inclure des entraîneurs virtuels recommandant en temps réel certaines stratégies d’adaptation, telles des techniques de respiration, répondant aux besoins spécifiques des patients [2]. Les plus récentes générations de téléphones intelligents renferment aussi une caméra vidéo, ce qui offre de nouvelles opportunités de communication bidirectionnelle en temps réel entre les patients et leurs cliniciens [2].

Comme le démontre la figure 1 ci-dessus, bien que les applications mobiles offrent une multitude de possibilités, la majorité des applications mobiles « santé » mise sur le transfert d’informations et de recommandations [3]. Dans une revue de la littérature effectuée en 2015, il a d’ailleurs été démontré que sur les 39 applications mobiles anglophones offertes en lien avec les TACA, le tiers d’entre elles s’attarde simplement à transférer de l’information aux utilisateurs, près du quart vise l’auto-évaluation ou l’auto-surveillance, et plus de la moitié offre des conseils ou un traitement [4].

Parmi celles-ci, 30 % fournirait de l’information crédible et 50 % offrirait de l’information de faible qualité ou même trompeuse selon Fairburn (2015) [4]. Autrement dit, un grand registre d’applications mobiles existe actuellement, mais leur qualité est très variable [4].

 

Figure 2. Le marché des applications thérapeutiques : les maladies mentales et les troubles comportementaux au coeur de ce secteur.

Figure 2 - Applis

Source : Gaunlett 2013 IMS Institute for healthcare informatics

Les maladies mentales et les troubles comportementaux (anxiété, dépression, autisme, etc.) forment la catégorie des applications thérapeutiques qui s’est le plus développée. Elles représenteraient le 2/3 des applications disponibles de ce secteur d’activité selon l’Institute for healthcare informatics [3].

 

Figure 3. Les utilisateurs d’applications mobiles par groupes d’âge : les jeunes adultes, un public cible important.

Figure 3 - Applis

Source : Gaunlett 2013 IMS Institute for healthcare informatics

Comme le démontre la figure 3 ci-dessus, les plus grands utilisateurs d’applications mobiles sont les personnes âgés de 18 à 49 ans, tandis que les personnes âgées de 65 ans et plus sont encore peu familières avec ce type de nouvelle technologie [3]. Sachant que les TACA ont tendance à se développer chez les jeunes adultes et les adolescents, les applications mobiles semblent offrir la possibilité de rejoindre une grande proportion de cette clientèle.

 

Les applications mobiles et le traitement des TACA

Bien que les évidences scientifiques soient plutôt limitées à l’heure actuelle concernant l’efficacité et l’acceptabilité des applications mobiles pour optimiser le traitement des personnes souffrant de TACA, les résultats de récentes études et les résultats préliminaires du premier essai clinique randomisé sont plutôt prometteurs.

Une revue de la littérature regroupant 6 applications mobiles en lien avec le traitement des TACA confirme que l’application Recovery Record (RR) est de loin celle qui est la plus complète actuellement [5]. Fairburn (2015) a également jugé que cette application représentait un outil d’auto-surveillance de bonne qualité [4]. Elle se distingue notamment par sa capacité de partager les données des utilisateurs à leurs cliniciens, d’offrir du renforcement positif, de permettre aux utilisateurs de se fixer des buts individuels et d’échanger avec d’autres utilisateurs [5].

Recovery Record (RR)

Basé sur des concepts centraux de la TCC, l’application mobile RR permet aux personnes atteintes de TACA de rapporter instantanément et discrètement sur leur téléphone mobile la composition de leur repas, les émotions vécues, les pensées et les comportements (ex. les vomissements, le « body checking », le degré d’envie d’orgie alimentaire), incluant des alertes en guise de rappels [6].

En fonction des émotions et des comportements enregistrés par le participant, cette application inclut également du renforcement positif (messages d’encouragements, images positives d’animaux ou de citations, casse-têtes, etc.), des stratégies d’adaptation, ainsi que de la rétroaction [6].

Notons que la version RR Clinician permet aux cliniciens de suivre l’évolution de leur patient en temps réel. Le professionnel de la santé peut alors recevoir des alertes lorsque ses patients complètent leurs journaux électroniques, leur envoyer des mots d’encouragements et de la rétroaction, tout en ayant accès à des statistiques concernant leurs symptômes de TACA [6, 7].

Lors des moments de grandes détresses (ex. envie intense d’orgie alimentaire), le rappel en temps réel des stratégies d’adaptation recommandées serait particulièrement utile pour faciliter leur application à la maison [5]. Voici quelques exemples de stratégies d’adaptation suggérées aux utilisateurs de l’application RR :

Phrase d’adaptation : «Répète une phrase ou un mot qui est très pertinent pour toi et pour ton rétablissement.»

Diffusion des pensées «Au lieu de te dire «Je suis gros et dégoûtant» – change ceci pour : «mon trouble alimentaire me dit que je suis gros et dégoûtant.»

Pratique de la pleine conscience «Porte attention au moment présent sans jugement, etc.» [6]

Résultats : Sur une période de deux ans lors de laquelle les données ont été recueillies, l’application a été utilisée par plus de 100 000 utilisateurs, dont 67 % étaient des jeunes adultes de moins de 25 ans et 13 % étaient des hommes [6].

Voici quelques résultats particulièrement intéressants obtenus par l’équipe de Tregarthen (2015) [6] :

  • Près de la moitié des utilisateurs disaient ne pas recevoir de traitement clinique conjointement à l’utilisation de l’application mobile ;
  • 33 % des utilisateurs ont rapporté n’avoir jamais parlé de leur TACA à qui que ce soit ;
  • 43 % n’avaient jamais été traités pour leur TACA.
  • 97 % des utilisateurs ayant évalué l’application ont indiqué un grand niveau d’appréciation et 67 % ont utilisé ce nouvel outil au moins 30 jours.

Notons également qu’un nombre surprenant de personnes ayant des TACA sévères ont utilisé l’application RR. Ces résultats révèlent l’utilité potentielle d’une telle application pour rejoindre un plus large éventail de personnes et pour sortir de l’isolement certaines personnes dont le sentiment de honte ou le coût des traitements traditionnels les empêche d’aller chercher de l’aide [6, 7]

De plus, les résultats de cette étude ont démontré un haut taux d’acceptabilité des utilisateurs, ainsi qu’un taux d’utilisation plus élevé que celui habituellement rencontré dans le domaine des applications mobiles [6]. Tregarthen (2015) souligne que ceci peut en partie s’expliquer par la vision centrée sur les besoins des patients qui a guidé le développement de cette application mobile (la communication constante avec des milliers d’utilisateurs suivi d’ajustements, la consultation d’experts, etc.), tel que recommandé par Luxton (2011) [2, 6].

Notons toutefois que cette application est seulement offerte en anglais et que son évaluation clinique est en cours.

Selon les données préliminaires recueillies par Dr Aaron Keshenest, une amélioration des symptômes de TACA et des habiletés cognitivo-comportementales serait observée chez les utilisateurs de l’application Recovery Record. Toutefois, l’amélioration des symptômes des patients dépendrait en partie du niveau de confort du clinicien avec les nouvelles technologies [7].

Parmi les commentaires recueillis, certains patients et cliniciens affirmaient se sentir mutuellement «plus connectés» suite à l’utilisation de cette application. De plus, les participants ont affirmé qu’ils trouvaient cet outil plus privé, accessible et pratique que les journaux papier [7].

Toutefois, comme l’échantillon à l’étude est petit (n=20) et que les évidences scientifiques sont limitées à l’heure actuelle, de plus amples études sont nécessaires pour déterminer l’efficacité clinique d’une telle application mobile.

 

Les risques liés à l’utilisation d’applications mobiles

Certains chercheurs soutiennent toutefois que l’utilisation d’applications mobiles n’est pas sans risque pour de telles maladies. Rappelons d’ailleurs que la qualité des applications est grandement variable et que certaines peuvent même fournir de l’information trompeuse [2, 5]. La connaissance des limites de chacune et des compétences des développeurs est donc recommandée [2, 5]. Par exemple, si l’organisation ayant développé l’application est reconnue comme étant une instance crédible dans le secteur des TACA, ceci laisse présager une meilleure qualité.

Un des principaux dangers potentiels liés à l’utilisation des nouvelles technologies dans le traitement des TACA fait référence au fait que les utilisateurs pourraient être tentés de remplacer complètement un traitement clinique en face-à-face par l’utilisation d’une application mobile [5, 6]. Pour atténuer ce risque, il est suggéré d’inclure, dans ce type d’application, des liens vers des ressources pertinentes et des lignes d’écoute [5, 6], comme celle offerte par ANEB Québec.

De plus, les problèmes techniques (ex. manque de batterie), les questions de confidentialité et de sécurité méritent d’être considérés avec attention [2, 6, 8]. Il est d’ailleurs conseillé de discuter des problèmes techniques potentiels avec les patients et d’établir des « plan B » en cas de pépins techniques [2]. De plus, les professionnels de la santé sont invités à connaitre les informations recueillies par les développeurs des applications et la façon dont ces données pourront être utilisées [2].

Par ailleurs, les conseils donnés par une application mobile peuvent entrer en contradiction avec les recommandations offertes par les cliniciens (ex. la fréquence des prises alimentaires suggérée), ce qui peut créer de la confusion chez l’utilisateur [5].

Les forums de discussions peu contrôlés peuvent également exposer les utilisateurs à des conseils ou des commentaires non constructifs ou désobligeants [5].

De plus, certains patients peuvent ne pas être à l’aise ou ne pas aimer utiliser ce type d’outil technologique, ou encore, ne pas avoir les moyens financiers de s’offrir un téléphone intelligent. Luxton (2011) propose ainsi de toujours offrir des alternatives aux outils technologiques [2].

Finalement, les applications développées doivent être en mesure de s’ajuster aux besoins spécifiques des utilisateurs. Par exemple, il peut être intéressant d’offrir la possibilité de régler certains paramètres, comme celui de choisir entre une voix et une silhouette de femme ou d’homme de l’entraîneur virtuel [2].

 

Références

  1. Magid, F.N., The Heartbeat of Connected Culture: Magid Smartphone and Tablet study. 2013: Minneapolis.
  2. Luxton, D.D., et al., mHealth for mental health: Integrating smartphone technology in behavioral healthcare. Professional Psychology: Research and Practice, 2011. 42(6): p. 505.
  3. Aitken, M. and C. Gauntlett, Patient apps for improved healthcare: from novelty to mainstream. Parsippany, NJ: IMS Institute for Healthcare Informatics, 2013.
  4. Fairburn, C.G. and E.R. Rothwell, Apps and eating disorders: A systematic clinical appraisal. International Journal of Eating Disorders, 2015. 48(7): p. 1038-1046.
  5. Juarascio, A.S., et al., Review of smartphone applications for the treatment of eating disorders. European Eating Disorders Review, 2014. 23(1): p. 1-11.
  6. Tregarthen, J.P., J. Lock, and A.M. Darcy, Development of a smartphone application for eating disorder self‐monitoring. International Journal of Eating Disorders, 2015. 48(7): p. 972-982.
  7. Using mobile apps in eating disorder treatment, J.P. Tregarthen, Keshen, Aaron, Editor. 2016, NEDIC.
  8. Paxton, S.J., et al., Comparison of face‐to‐face and internet interventions for body image and eating problems in adult women: An RCT. International Journal of Eating Disorders, 2007. 40(8): p. 692-704.

Dernière mise à jour : 23 mars 2016 à 15h22

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