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Autres troubles

L’art de traiter deux troubles en comorbidité


Les troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) peuvent coexister avec d’autres types de troubles psychologiques. Les hommes qui en souffrent sont d’ailleurs plus souvent affectés par ces comorbidités. Parmi celles-ci, on note entre autres le trouble lié à l’usage de substances (TLUS), plus fréquent chez les hommes [1]. La coexistence de ces deux troubles peut compliquer le traitement si les professionnels de la santé ne sont pas outillés pour y faire face adéquatement. Voici donc des conseils pratiques pour favoriser une évaluation et un traitement efficace.

Ce que vous devez retenir:

• L’entrevue clinique serait la technique d’évaluation la plus efficace avec ce type de clientèle.

• Le traitement simultané des deux troubles est à privilégier.

• La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) et la thérapie comportementale dialectique (TCD) seraient toutes deux utiles pour traiter à la fois un TACA et un TLUS.

• Intégrer l’approche motivationnelle à son intervention aiderait à obtenir de meilleurs résultats.

Tout d’abord, des outils ont été développés pour évaluer la présence de TLUS. Le CAGE questionaire et le TWEAK test  sont deux outils qui permettent une brève évaluation [2-4], alors que le Michigan Alcoholism Screening Test (MAST) , le Alcohol Dependance Scale (ADS)  et le ASSIST Questionnaire de l’OMS sont plus exhaustifs [5, 6].

L’approche à privilégier auprès de cette clientèle est directe, mais sans jugement [2]. Un des défis du diagnostic repose sur le fait que les personnes qui souffrent de ces deux types de troubles sont souvent résistantes au changement et peuvent avoir honte de leur problème. Une réticence à demander de l’aide et à en parler n’est donc pas rare [7, 8]. D’où l’importance d’adopter la bonne approche afin de créer un lien de confiance et une bonne collaboration [9].

L’entrevue clinique serait la technique d’évaluation la plus efficace avec ce type de clientèle [2]. Les questions d’abus de substances en lien avec le contrôle du poids et la régulation des émotions sont importantes à aborder [10, 11]. Voici quelques exemples de sujets à explorer avec le patient afin d’évaluer la présence de TLUS et pour mieux cerner l’importance du trouble dans son quotidien [12] :

  • La consommation actuelle et passée de substances et les périodes plus problématiques
  • La fonction et la répétition des patrons comportementaux de consommation (à quels moments les situations d’abus de substances ont-elles lieu et comment sont-elles liées au comportement alimentaire)
  • Le risque de suicide
  • Les complications médicales

Il est primordial d’aborder les deux troubles simultanément puisqu’un traitement séquentiel a plus de risques de causer des rechutes [7, 13]. De plus, les symptômes de la maladie non traités peuvent nuire au traitement en cours [14]. L’objectif de l’intervention est de cibler les causes communes des deux troubles, par exemple une difficulté à gérer ses émotions (exprimée par des crises d’hyperphagie et un usage abusif de substances) [15]. Idéalement, le programme de traitement devrait inclure une combinaison de thérapie individuelle, de groupe et familiale, le tout coordonné par une équipe interdisciplinaire [7].

Peu d’études ont été effectuées pour déterminer la meilleure thérapie pour traiter les deux pathologies à la fois. Quelques études démontrent tout de même que la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) adaptée aux TACA peut être efficace dans une telle situation [12]. La TCC comprend d’abord une phase de psychoéducation sur les causes, les risques et les conséquences communes aux deux troubles. L’utilisation du journal alimentaire, qui permet d’évaluer l’alimentation du patient, peut également être un outil utile pour analyser la consommation de substances. La TCC vise à identifier les situations à risque et de mettre en place des stratégies de gestion qui permettent de réguler les émotions et les événements susceptibles de causer une perte de contrôle. Aussi, cette thérapie crée de la dissonance cognitive par rapport aux comportements et croyances associés à ces troubles. Ainsi, le patient est amené à remettre en doute ses pensées et ainsi à développer des habiletés de gestion plus saines pour faire face aux difficultés [12].

La thérapie comportementale dialectique (TCD) semble aussi particulièrement efficace pour le traitement des deux troubles simultanément [16]. Ce type spécifique de TCC a d’abord été conçu pour traiter le trouble de la personnalité limite (TPL). La TCD regroupe à la fois la thérapie comportementale et les pratiques de pleine conscience. Elle est dite « dialectique » puisqu’elle vise deux aspects opposés, soit l’acceptation et le changement. En effet, cette thérapie se base sur le principe que, pour permettre un changement, il faut d’abord que l’individu accepte les émotions qui l’influencent et admette que la situation actuelle ne fonctionne pas. D’où le développement éventuel d’une volonté de changement. La TCD vise l’acquisition de quatre compétences, soit [12] :

  • La pleine conscience
  • La régulation des émotions
  • La tolérance à la détresse
  • L’efficacité interpersonnelle

Au-delà du choix de la thérapie à utiliser, il est fortement recommandé d’intégrer l’approche motivationnelle à son intervention. En effet, cette méthode mène à de meilleurs résultats, notamment en raison d’une réponse plus favorable de la part du patient. L’approche motivationnelle aide à maintenir l’engagement et la motivation et est une méthode toute indiquée lorsqu’il y a présence d’ambivalence face à la maladie (l’individu ne souhaite pas nécessairement guérir), comme c’est souvent le cas pour les personnes qui souffrent de TACA et de TLUS [12].

Finalement, il n’est pas rare que les cliniciens relient l’émaciation de leurs patients aux prises avec un TLUS aux effets secondaires de ce même trouble, alors qu’un TACA peut également en être la cause. Tous les patients qui présentent un des deux troubles devraient systématiquement être évalués pour déterminer la présence de troubles associés. De plus, le poids ne devrait pas influencer la décision d’évaluer ou non la présence de comorbidité puisque la boulimie est souvent associée au TLUS et les gens qui en souffrent ont habituellement un poids normal [13]. Afin d’améliorer la sensibilisation et la prévention dans ce domaine, les professionnels de la santé devraient offrir à leurs patients présentant un TACA des informations sur les TLUS, et vice versa.

 

Ressources utiles

Voici quelques ressources intéressantes à consulter et/ou à fournir à vos patients de même qu’à leur entourage en ce qui concerne les TLUS.

Tox Québec : La référence québécoise en matière de toxicomanie

Centre québécois de documentation en toxicomanie

Centre canadien de lutte contre les toxicomanies

 

Références

  1. Wolfe, W.L. and S.A. Maisto, The relationship between eating disorders and substance use: moving beyond co-prevalence research. Clin Psychol Rev, 2000. 20(5): p. 617-31.
  2. Conason, A., A.B. Klomek, and L. Sher, Recognizing alcohol and drug abuse in patients with eating disorders. QJM, 2006. 99(5): p. 335-339.
  3. Chan, A.W., et al., Use of the TWEAK test in screening for alcoholism/heavy drinking in three populations. Alcoholism: Clinical and Experimental Research, 1993. 17(6): p. 1188-1192.
  4. Dhalla, S. and J.A. Kopec, The CAGE questionnaire for alcohol misuse: a review of reliability and validity studies. Clinical & Investigative Medicine, 2007. 30(1): p. 33-41.
  5. Ross, H., D. Gavin, and S. HA., Diagnostic validity of the MAST and the alcohol dependence scale in the assessment of DSM-III alcohol disorders. J Stud Alcohol, 1990. 51(6): p. 506-513.
  6. Parsons, K.J., F.H. Wallbrown, and R.W. Myers, Michigan Alcoholism Screening Test: Evidence supporting general as well as specific factors. Educational and Psychological Measurement, 1994. 54(2): p. 530-536.
  7. The National Center on Addiction and Substance Abuse at Columbia University, Food for tought: Substance abuse and eating disorder. 2003: New York. p. 73.
  8. Killeen, T.K., et al., Assessment and treatment of co-occurring eating disorders in privately funded addiction treatment programs. Am J Addict, 2011. 20(3): p. 205-11.
  9. Kaplan, A.S. and P.E. Garfinkel, Difficulties in treating patients with eating disorders: a review of patient and clinician variables. Canadian Journal of Psychiatry, 1999. 44: p. 665-670.
  10. Krug, I., et al., Present and lifetime comorbidity of tobacco, alcohol and drug use in eating disorders: a European multicenter study. Drug Alcohol Depend, 2008. 97(1-2): p. 169-79.
  11. Gregorowski, C., S. Seedat, and G.P. Jordaan, A clinical approach to the assessment and management of co-morbid eating disorders and substance use disorders. BMC Psychiatry, 2013. 13: p. 289.
  12. Thaler, L. and S. Landry, Troubles des conduites alimentaires et abus de substances. 2016, Institut universitaire en santé mentale Douglas: Montréal.
  13. Courbasson, C.M., P.D. Smith, and P.A. Cleland, Substance use disorders, anorexia, bulimia, and concurrent disorders. Canadian Journal of Public Health/Revue Canadienne de Sante’e Publique, 2005: p. 102-106.
  14. Sansone, R. and L. Sansone, Eating disorders and psychiatric co-morbidity: prevalence and treatment modifications, in Clinical Manual of Eating Disorders, J. Yager and P. Power, Editors. 2007, American Psychiatric Publishing Inc: Washington. p. 79-112.
  15. Courbasson, C.M., Y. Nishikawa, and L.B. Shapira, Mindfulness-action based cognitive behavioral therapy for concurrent binge eating disorder and substance use disorders. Eating disorders, 2010. 19(1): p. 17-33.
  16. Grilo, C., R. Sinha, and S. O’Malley. Eating disorders and alcohol use disorders. 2002 05-01-2015]; Available from: http://pubs.niaaa.nih.gov/publications/arh26-2/151-160.htm.

Dernière mise à jour : 24 mars 2016 à 11h25

Type de professionnels :
Infirmières Kinésiologues Médecins Nutritionnistes Psychologues Travailleurs sociaux
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