------------------------ Article ------------------------

Anorexie

L’anorexie : Une déformation de l’image corporelle


Alors que l’anorexie a longtemps été considérée comme un trouble de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) affectant uniquement les jeunes femmes, 10 % des cas concernent pourtant les hommes [1]. C’est entre autres pour cesser d’exclure ces derniers du diagnostic que le critère de l’aménorrhée a été retiré de la dernière version du DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, Fifth Edition) [3]. Bien que les hommes et les femmes anorexiques présentent plusieurs caractéristiques similaires, il est important pour les professionnels de la santé de connaître les particularités relatives aux hommes afin d’adapter leurs interventions auprès de cette clientèle.

Ce que vous devez retenir:

• L’anorexie se caractérise par un faible poids corporel, une perturbation de l’image corporelle ainsi qu’une peur intense de prendre du poids. L’anorexie peut être de type restrictif avec ou sans crises de boulimie et vomissements.

• Bien que peu d’études se sont attardées à l’anorexie chez les hommes, les résultats montrent que ceux-ci accordent davantage d’importance à leur silhouette qu’à leur poids, utilisent plus l’activité physique pour contrôler leur poids et ont un réseau social souvent plus faible.

• La détection tardive de l’anorexie chez les hommes est un problème relevé par plusieurs études et nécessite une attention particulière, tout comme la période post-hospitalisation qui est particulièrement critique chez ceux-ci et qui exige un suivi serré de la part des professionnels de la santé.

• Le retour à un poids normal via un programme de réalimentation combiné à une thérapie adaptée sont les traitements à privilégier.

Comment reconnaître l’anorexie

L’anorexie est caractérisée par les trois critères diagnostiques suivants [4]:

  • Restriction énergétique relativement aux besoins menant à un poids significativement bas pour l’âge, le sexe et la santé
  • Peur intense de prendre du poids ou comportements persistants qui interfèrent avec le gain pondéral malgré un poids significativement inférieur à la normale
  • Altération de la perception du poids ou de la forme de son propre corps, influence excessive du poids ou de la forme corporelle sur l’estime de soi ou manque de reconnaissance persistant de la gravité du faible poids actuel

Chez l’enfant et l’adolescent, le faible poids corporel est associé à une perturbation de la croissance. Chez les hommes, l’anorexie s’accompagne souvent d’une diminution des taux de testostérone qui occasionne une baisse de la libido et parfois même de l’impuissance et de l’infertilité [5]. L’indice de masse corporelle (IMC) permet d’évaluer la sévérité de la maladie [4].

Il existe deux types d’anorexie [6]:

  • Type restrictif en absence de crises de boulimie impliquant une restriction énergétique sévère, une augmentation de la dépense énergétique, des jeûnes et d’autres comportements compensatoires non purgatifs.
  • Type avec crises de boulimie et vomissements et/ou prise de purgatifs (laxatifs, diurétiques, lavements, etc.)

La plupart du temps, l’anorexie se développe à l’adolescence [7]. Contrairement aux femmes anorexiques qui sont obsédées par le chiffre sur le pèse-personne, les hommes se préoccupent davantage de l’apparence de leur silhouette. Leur estime de soi est souvent basée uniquement sur leur image corporelle. La pratique d’exercice physique intense pour contrôler le poids est particulièrement commune chez les hommes anorexiques. Certains athlètes sont d’ailleurs particulièrement à risque de développer ce type de TACA, notamment les boxeurs, les coureurs, les gymnastes et les lutteurs [5].

La restriction calorique extrême est également un aspect important de l’anorexie. Certaines personnes utilisent des prétextes comme une forme de végétalisme sévère ou une multitude d’allergies alimentaires non confirmées pour expliquer leurs restrictions alimentaires. La mise en place de rituels précis entourant l’alimentation tel le fait de manger très lentement avec des ustensiles particuliers, le refus de manger avec autrui ou encore la consommation excessive de liquides ne sont pas rares. L’usage de cocaïne et d’amphétamine est également courant afin de préserver un faible poids corporel [5].

 

L’anorexie chez les hommes selon les études

Peu de recherches sont consacrées à l’anorexie chez les hommes et le faible échantillon des études à ce sujet explique la variation des résultats obtenus jusqu’à présent [1]. Toutefois, certaines données spécifiques aux hommes reviennent d’une étude à l’autre. Tout d’abord, l’âge d’apparition du trouble chez les hommes est plus tardif que chez les femmes, possiblement dû à la puberté qui vient un peu plus tard chez ceux-ci [1]. Aussi, les hommes sont plus susceptibles de présenter une histoire de surpoids précédent le développement du TACA [8].

Une perte importante de poids (faible IMC), une relation familiale difficile pendant l’enfance, un faible réseau social et la difficulté à exprimer ses émotions sont tous des facteurs reliés à un mauvais pronostic chez les hommes [9]. Par contre, contrairement aux femmes, la présence de comportements impulsifs tels des crises de boulimie et des vomissements sont associés à un meilleur pronostic [1]. Les raisons qui expliquent ces résultats sont encore inconnues.

Les hommes anorexiques semblent moins impliqués dans des relations amoureuses et amicales [1]. Cette observation peut s’expliquer de deux façons. Tout d’abord, il n’est pas rare que les hommes soient embarrassés de souffrir d’un trouble typiquement féminin. Ils préfèrent donc s’isoler par peur du jugement d’autrui [10]. Aussi, les hommes sont plus susceptibles de présenter des comorbidités psychiatriques, ce qui nuit à leur habileté à entretenir un réseau social [11].

La période qui suit l’hospitalisation est particulièrement critique chez les hommes puisqu’on y observe un taux plus important de mortalité chez ceux-ci, notamment en raison de leur réseau social plus faible. Suite à une hospitalisation, le taux de mortalité d’un homme anorexique est similaire à celui d’une femme anorexique, soit de 8 à 10 fois plus élevé que pour la population en générale. Le risque de mortalité est d’autant plus élevé chez les hommes qui souffrent d’anorexie de type restrictif [1]. Un suivi serré de la part des professionnels de la santé est donc absolument nécessaire.

Un biais important à noter par rapport aux études sur l’anorexie chez les hommes est l’échantillon qui comprend, pour la majorité des cas, que des hommes hospitalisés. Les données recueillies s’appliquent donc aux cas d’anorexie plus sévères. Une meilleure compréhension des cas d’anorexie chez les hommes traités de façon ambulatoire est nécessaire et mérite de plus amples recherches [1, 12].

Fait intéressant, le premier cas d’anorexie à être décrit chez les hommes remonte aussi loin qu’en 1694 par Morton. Il aura ensuite fallu attendre deux siècles avant que Gull en refasse mention [2].

 

Comment intervenir

La détection tardive et même l’absence de détection de l’anorexie chez les hommes est un problème qui a été relevé par de nombreuses études [13, 14]. Les hommes souffrent souvent plus de complications médicales secondaires à la malnutrition, en raison de leur retard de consultation [15]. Que ce soit par honte ou par sentiment de ne pas être pris au sérieux, les hommes tardent à parler de leurs problèmes. De plus, plusieurs complications médicales accompagnent l’anorexie, telles que des troubles psychiatriques, des problèmes cardiaques, une fatigue récurrente, des troubles des signaux de faim et de satiété ainsi que d’autres problèmes associés incluant le lanugo et l’ostéoporose [5, 16]. C’est pourquoi les professionnels de la santé doivent être particulièrement attentifs aux signes et symptômes de l’anorexie chez leur clientèle masculine.

Les questionnaires tels le EDE-Q (Eating Disorders Examination Questionnaire) et le EDI-3 (Eating Disorder Inventory-3) sont parmi les outils les plus utilisés en recherche clinique [17-19]. Toutefois, comme ils ont d’abord et avant tout été développés pour les femmes, leur fiabilité serait un peu plus faible chez les hommes [20, 21].

À peine un peu moins de 50 % des cas d’anorexie récupèrent totalement [7]. De plus, ce trouble psychiatrique présente le plus haut taux de mortalité [22]. Une prise en charge multidisciplinaire est donc de mise et un suivi serré est d’autant plus important, notamment chez les hommes qui présentent un réseau social souvent plus faible. Les professionnels impliqués dans le traitement d’un patient anorexique sont principalement le psychiatre et les autres médecins, le psychologue, la nutritionniste, l’infirmière, le travailleur social et l’ergothérapeute [6].

Le traitement prioritaire devrait viser le retour à un poids normal via un programme de réalimentation. Pour les jeunes, la thérapie familiale est l’intervention qui génère les meilleurs résultats. Pour les adultes, la thérapie cognitivo-comportementale, la thérapie interpersonnelle et la thérapie cognitive analytique sont les traitements à privilégier. Peu de résultats concluants ont été obtenu jusqu’à maintenant avec la pharmacothérapie [23, 24].

Références

  1. Gueguen, J., et al., Severe anorexia nervosa in men: comparison with severe AN in women and analysis of mortality. Int J Eat Disord, 2012. 45(4): p. 537-45.
  2. Strumia, R., Dermatologic Signs in Patients with Eating Disorders. Am J Clin Dermatol, 2005. 6(3): p. 165-173.
  3. Stein, K., The politics and process of revising the DSM-V and the impact of changes on dietetics. J Acad Nutr Diet, 2014. 114(3): p. 350-65.
  4. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM-5). Fifth ed, ed. A.p. publisher. 2013: Washington DC.
  5. Morgan, J.F., The Invisible Man: A Self-help Guide for Men with Eating Disorders, Compulsive Exercice and Bigorexia. 2008, New York: Routledge.
  6. Watson, H.J. and C.M. Bulik, Update on the treatment of anorexia nervosa: review of clinical trials, practice guidelines and emerging interventions. Psychol Med, 2013. 43(12): p. 2477-500.
  7. Berkman, N.D., K.N. Lohr, and C.M. Bulik, Outcomes of eating disorders: a systematic review of the literature. Int J Eat Disord, 2007. 40(4): p. 293-309.
  8. Raevuori, A., et al., Epidemiology of anorexia nervosa in men: a nationwide study of Finnish twins. PLoS One, 2009. 4(2): p. e4402.
  9. Crisp, A., 1.5. Anorexia nervosa in males: similarities and differences to anorexia nervosa in females. European Eating Disorders Review, 2006. 14(3): p. 163-167.
  10. Andersen, A.E., Diagnosis and treatment of males with eating disorders, ed. e. Andersen AE. 1990, New York: Brunner/Mazel: Psychology Press.
  11. Striegel-Moore, R.H., et al., Eating Disorders in a National Sample of Hospitalized Female and Male Veterans: Detection Rates and Psychiatric Comorbidity. Int J Eat Disord, 1998. 25: p. 405-414.
  12. Carlat, D.J., C.A. Camargo, Jr., and D.B. Herzog, Eating Disorders in Males: A Report on 135 Patients. Am J Psychiatry, 1997. 154(1127-1132).
  13. Lindblad, F., L. Lindberg, and A. Hjern, Anorexia nervosa in young men: A cohort study. Int J Eat Disord, 2006. 39(8): p. 662-6.
  14. Muise, A.M., D.G. Stein, and G. Arbess, Eating disorders in adolescent boys: a review of the adolescent and young adult literature. Journal of Adolescent Health, 2003. 33(6): p. 427-435.
  15. Siegel, J.H., et al., Medical complications in male adolescents with anorexia nervosa. Journal of adolescent health, 1993. 16.
  16. O’Brien, K.M. and N.K. Vincent, Psychiatric comorbidity in anorexia and bulimia nervosa: nature, prevalence, and causal relationships. Clinical Psychology Review, 2003. 23: p. 57-74.
  17. Murray, S.B., et al., A comparison of eating, exercise, shape, and weight related symptomatology in males with muscle dysmorphia and anorexia nervosa. Body Image, 2012. 9(2): p. 193-200.
  18. Garner, D.M., Measurement of eating disorder psychopathology, in Eating Disorder and Obesity. 2002, Guilford Press: New Yorf. p. 141-150.
  19. Cooper, Z., P.J. Cooper, and C.G. Fairburn, The validity of the eating disorder examination and its subscales. The British Journal of Psychiatry, 1989. 154(6): p. 807-812.
  20. Darcy, A.M., et al., The Eating Disorders Examination in adolescent males with anorexia nervosa: how does it compare to adolescent females? Int J Eat Disord, 2012. 45(1): p. 110-4.
  21. Spillane, N.S., et al., Comparability of the Eating Disorder Inventory-2 Between Women and Men. Assessment, 2004. 11(1): p. 85-93.
  22. Arcelus, J., et al., Mortality Rates in Patients With Anorexia Nervosa and Other Eating Disorders. Arch Gen Psychiatry, 2011. 68(7): p. 724-731.
  23. (APA), A.P.A., Practice guideline for the treatment of patients with eating disorders. Third ed. 2006: Washington (DC): American Psychiatric Association.
  24. National Collaborating Centre for Mental Health, Core interventions in the treatment and management of anorexia nervosa, bulimia nervosa and related eating disorders. 2004, National Collaborating Centre for Mental Health: London.

Dernière mise à jour : 30 mars 2016 à 10h37

Type de professionnels :
Infirmières Kinésiologues Médecins Nutritionnistes Psychologues Travailleurs sociaux
Laisser un commentaire