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Hyperphagie - Boulimie

La thérapie par exposition à la réalité virtuelle


La réalité virtuelle est une nouvelle technologie immersive qui a été développée dans les années 1960 afin d’exposer progressivement des patients à des stimulis anxiogènes dans des environnements virtuels contrôlés. Il aura toutefois fallu attendre la fin des années 1990 avant que des chercheurs mettent en place les premiers tests d’utilisation de la thérapie par exposition à la réalité virtuelle (TERV) dans un but psychothérapique afin de traiter des phobies ou des troubles anxieux [1, 2].

Depuis, la TERV s’est étendue au traitement de divers troubles mentaux, notamment : l’aviophobie, l’acrophobie, la claustrophobie, l’agoraphobie, le stress post-traumatique, les troubles obsessionnels-compulsifs, les troubles liés à l’usage de substance – et plus récemment – les troubles de l’alimentation et des comportements alimentaires (TACA). [2-4]

Bienvenue dans un univers parallèle qui rejoint peu à peu la réalité.

Ce que vous devez retenir :

• Basée sur les principes de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), la TERV permet d'exposer les participants, de façon progressive et hiérarchisée, à des situations, des avatars, des objets, des lieux ou d’autres stimulis anxiogènes créés par ordinateur afin de neutraliser les craintes qu’ils génèrent.

• La TERV utilise une nouvelle technologie immersive, la réalité virtuelle (RV), pour évaluer et traiter divers troubles psychiques, dont les TACA.

• La RV a la capacité de générer chez les participants des réactions similaires à celles observées dans un univers réel et elle serait un outil technologique sécuritaire, confidentiel, flexible, interactif et contrôlable, qui s’adapte aux besoins évolutifs des patients.

• Les études comparatives de la TERV (exposition virtuelle) avec le traitement cognitivo-comportemental de référence (exposition in vivo) révèlent une efficacité équivalente, sinon supérieure, de la TERV. Toutefois, les essais cliniques sont limités, comportent de petits échantillons et peu d’hommes.

Les principes de la thérapie cognitivo-comportementale adaptés à la RV

La thérapie cognitivo-comportementale (TCC) est une psychothérapie centrée sur la modification des pensées et des comportements problématiques reconnue pour le traitement des TACA et de certains troubles associés. [5-9].

Afin de neutraliser les peurs et l’anxiété liées à la forme du corps, à l’apparence ou à certains aliments, une des techniques utilisées fait référence à l’exposition progressive, répétitive et hiérarchisée aux situations, aux images mentales, aux objets ou aux lieux générant des craintes, de l’angoisse ou de l’anxiété, jusqu’à ce que celles-ci diminuent [2, 7, 8]. En fait, l’exposition aux stimulis désagréables permettrait aux personnes atteintes de TACA de s’habituer à la survenue d’émotions négatives et d’apprendre à les tolérer, plutôt que de les éviter [10].

Les situations évitées ou appréhendées (ex. aller à la plage en costume de bain, aller au restaurant, etc.), tout comme les vérifications obsessives du corps (ex. la pesée fréquente) sont tout d’abord hiérarchisées selon le niveau de craintes ou d’anxiété qu’elles génèrent (ex. peur de grossir ou de perdre le contrôle) avant d’être expérimentées [10, 11]. Le caractère imprévisible de la réalité rend toutefois difficile de contrôler la progressivité des situations rencontrées [2].

Afin d’optimiser les traitements de la TCC, la réalité virtuelle (RV) propose une exposition graduelle et minutieusement hiérarchisée à des stimulis anxiogènes (ex. une balance, un miroir, certains aliments, etc.) artificiellement créés et contrôlés dans divers environnements virtuels (ex. une cuisine, un restaurant, une piscine publique, un magasin de vêtement, une épicerie, etc.) [2, 12-14].

 

En quoi consiste la thérapie par exposition à la réalité virtuelle ?

Depuis quelques années, la thérapie par exposition à la réalité virtuelle (TERV) utilise une nouvelle technologie immersive – la réalité virtuelle (RV) – pour évaluer et traiter divers troubles psychiques, dont les TACA et certains troubles associés, tels les troubles anxieux et les troubles obsessionnels-compulsifs [1, 2]. Certains chercheurs proposent notamment d’utiliser cette thérapie en tant que traitement intermédiaire entre le bureau de consultation et le monde réel (l’exposition dans la réalité) [3, 15].

La RV repose sur deux principes de base : la participation active de l’individu qui interagit, en temps réel, avec des objets ou des humains virtuels (avatars) et l’impression d’exister dans des environnements 3D construits par ordinateur. [2]

Bien que les deux mots « réalité virtuelle » semblent opposés, cette technologie immersive peut pourtant permettre aux individus d’interagir efficacement, intuitivement et en temps réel avec des environnements virtuels et des stimulis créés par ordinateur [1, 2, 4, 15].

Les résultats obtenus par Ferrer-Garcia [16] démontrent d’ailleurs qu’un tel environnement virtuel a la capacité de générer des réactions similaires à celles observées dans un univers réel. En effet, les participants souffrant de TACA qui étaient exposés à divers environnements virtuels ont démontré un plus grand niveau d’anxiété et d’humeur dépressive après avoir été exposés à de la nourriture (particulièrement à des aliments à haute densité énergétique), et après avoir visité une piscine publique virtuelle, plutôt qu’une salle neutre [16]. Ce phénomène a également été confirmé par d’autres études [13, 17].

Le matériel qui peut être utilisé avec la TERV :

  • Un visiocasque et un tracteur de position;
  • Des écrans courbes ou un centre de réalité virtuelle (une pièce où chaque paroi est un écran géant sur lesquels des vidéoprojecteurs diffusent des images);
  • Une manette qui permet au participant d’interagir avec l’environnement virtuel (ex. de se déplacer ou de prendre des objets virtuellement);
  • Un logiciel informatique de RV et un ordinateur. [2, 18]

Afin d’augmenter le réalisme de l’expérimentation, des stimulis sensoriels (ex. des odeurs, des sons, des textures  particulières) et des interactions sociales peuvent également être intégrés à la RV [1, 3]. Par exemple, lorsqu’un participant expérimente la consommation virtuelle d’aliments, des odeurs particulières et des sons de mastication peuvent être émis.

 

Les avantages potentiels de la TERV

L’utilisation de cette nouvelle technologie offrirait plusieurs avantages, notamment :

  • un environnement interactif plus souple et contrôlable que la réalité ;
  • un grand degré de confidentialité et la possibilité de monitorer le patient, qui se retrouve dans le bureau du clinicien plutôt que dans l’environnement extérieur ;
  • des expositions graduelles aux stimulis problématiques (des moins menaçants au plus menaçants) ;
  • des expositions qui peuvent être répétées plusieurs fois en peu de temps, ce qui amplifie les occasions d’expérimenter certaines craintes et de mettre en pratique certains comportements d’adaptation ;
  • la prévention des risques pouvant être encourus in vivo (ex. attaque de panique) ;
  • un sentiment de confiance et de sécurité lié à la relative conscience que l’exposition ne se déroule pas dans la réalité ;
  • des économies de temps et d’argent (les déplacements vers certains lieux extérieurs sont évités), etc. [2, 3, 13].

Notons que l’acquisition d’une telle technologie est plutôt coûteuse pour un seul clinicien (plus de 25 000$ selon Riva [19]). Toutefois, pour un centre hospitalier ou un centre de recherche, les coûts rattachés à ce type d’équipement peuvent être amortis plus rapidement [4].

 

Certaines applications de la TERV

Étant donné que la RV permet d’exposer les participants à différentes situations variées, elle peut être utilisée afin d’identifier les stimulis alimentaires, les situations sociales et les contextes spécifiques pouvant engendrer de l’anxiété, des rages alimentaires ou des émotions négatives chez les personnes souffrant de TACA [1, 20]. Autrement dit, les cliniciens peuvent observer en temps réel ce que voient leurs patients, ainsi que leurs réactions, ce qui leur permet de mieux identifier les déclencheurs [3, 20].

Par la suite, afin d’atténuer l’angoisse que ces stimulis génèrent, il est possible d’exposer de façon graduelle, répétitive et hiérarchisée les participants à ces stimulus virtuels. [2, 12-14]

De plus, la TERV offre la possibilité aux professionnels de la santé d’enseigner et d’évaluer certaines techniques d’adaptation, de modification du comportement, et de gestion du stress chez les participants dans des conditions contrôlées et sécuritaires [1]. Autrement dit, cette technologie peut offrir un cadre de pratique plus rassurant pour les patients, ce qui permet de les guider en temps réel dans la mise en pratique de certaines techniques d’adaptation.

 

La TERV au service de l’insatisfaction corporelle et des comportements alimentaires problématiques

Selon une revue de la littérature effectuée en 2013 [2], la majorité des études observées démontraient une efficacité significative de la TERV dans le traitement de divers troubles mentaux. Concernant le traitement des troubles anxieux et des TACA, les études comparatives de la TERV (exposition virtuelle) avec le traitement cognitivo-comportemental classique (exposition in vivo dans la réalité) révèlent une efficacité équivalente, sinon supérieure, de la TERV [2, 14, 18, 20].

Suite au traitement par RV, des études ont d’ailleurs démontrées une amélioration de l’image corporelle, ainsi qu’une réduction des comportements alimentaires problématiques, des préoccupations alimentaires, des comportements d’évitement sociaux et de l’insatisfaction corporelle chez les personnes souffrant de TACA [4, 21, 22].

De plus, des études randomisées contrôlées effectuées chez 13 à 120 personnes souffrant de TACA ont démontré un effet thérapeutique supérieur de la TERV comparativement aux groupes contrôles traités avec la TCC traditionnelle, avec un traitement nutritionnel seul ou qui étaient assignés à une liste d’attente. Suite aux interventions, les participants souffrant de TACA qui étaient attitrés aux groupes expérimentaux démontraient un plus haut niveau de motivation, d’efficacité personnelle et de contrôle face à l’alimentation (par opposition à des rages alimentaires), de satisfaction corporelle et d’acceptation de soi, ainsi qu’une plus grande diminution des craintes liées à la pesée et à l’atteinte d’un poids santé [4, 12, 23].

Chez des personnes souffrant d’hyperphagie boulimique, les résultats de l’étude de Riva [12] indiquaient d’ailleurs que 77% de celles qui étaient attitrées à un programme de RV n’avaient plus d’épisodes de rages alimentaires après 6 mois, comparativement à 56% de celles qui avaient été traitées avec une TCC traditionnelle [12, 19].

 

Les limites actuelles

Malgré les résultats prometteurs démontrés par la littérature scientifique, d’autres techniques cognitivo-comportementales sont généralement utilisées en combinaison avec la RV, ce qui rend difficile d’évaluer la contribution seule de cette nouvelle technologie dans le traitement des TACA [20].

De plus, la plupart des essais cliniques ont été effectués sur des échantillons de participants plutôt limités, les effets à long terme demeurent peu étudiés, le matériel utilisé est variable et les hommes étaient peu représentés dans ces études. [2]. D’ailleurs, sachant que la dysmorphie musculaire et les troubles liés à l’usage de substances (ex. alcool, stéroïdes anabolisants androgènes, etc.) touchent davantage les hommes, il serait intéressant d’évaluer si les environnements virtuels actuellement proposés dans certains logiciels sont adaptés à la réalité des hommes souffrant de TACA.

Par ailleurs, un défi de taille se présente dans les années à venir : celui de développer des systèmes de RV moins coûteux pour les professionnels de la santé [2].

 

Une initiative intéressante à surveiller

Au Québec, le laboratoire de recherche interdisciplinaire sur les troubles du comportement alimentaire en lien avec la réalité virtuelle et la pratique physique (LoriCorps) de l’Université du Québec à Trois-Rivières a développé un programme de réalité virtuelle (Cybercorps) permettant aux personnes souffrant de TACA d’explorer différents corps. Les cliniciens peuvent ainsi, grâce à un logiciel informatique, percevoir les réactions et les émotions des participants en temps réel et mesurer la perception de leur image corporelle. Cet outil sera donc à surveiller dans les années à venir [24-26].

 

Références

  1. Bordnick, P.S., B.L. Carter, and A.C. Traylor, What virtual reality research in addictions can tell us about the future of obesity assessment and treatment. Journal of diabetes science and technology, 2011. 5(2): p. 265-271.
  2. Malbos, E., L. Boyer, and C. Lançon, L’utilisation de la réalité virtuelle dans le traitement des troubles mentaux. La Presse Médicale, 2013. 42(11): p. 1442-1452.
  3. Perpiñá, C., C. Botella, and R. Baños, Virtual reality in eating disorders. European Eating Disorders Review, 2003. 11(3): p. 261-278.
  4. Riva, G., et al., Virtual-reality-based multidimensional therapy for the treatment of body image disturbances in binge eating disorders: a preliminary controlled study. Information Technology in Biomedicine, IEEE Transactions on, 2002. 6(3): p. 224-234.
  5. (APA), A.P.A., Practice guideline for the treatment of patients with eating disorders. Third ed. 2006: Washington (DC): American Psychiatric Association.
  6. National Collaborating Centre for Mental Health, Core interventions in the treatment and management of anorexia nervosa, bulimia nervosa and related eating disorders. 2004, National Collaborating Centre for Mental Health: London.
  7. Deacon, B.J. and J.S. Abramowitz, Cognitive and behavioral treatments for anxiety disorders: a review of meta-analytic findings. Journal of Clinical Psychology, 2004. 60(4): p. 429-441.
  8. Institut universitaire en santé mentale de Montréal. Thérapie d’approche cognitivo-comportementale. 2015 27-01-2016]; Available from: http://www.iusmm.ca/hopital/usagers-/-famille/info-sur-la-sante-mentale/therapie-dapproche-cognitivo-comportementale.html.
  9. National Institute of Mental Health. Anxiety disorders. 2015 27-01-2016]; Available from: http://www.nimh.nih.gov/health/topics/anxiety-disorders/index.shtml
  10. Steinglass, J.E., et al., Rationale for the application of exposure and response prevention to the treatment of anorexia nervosa. International Journal of Eating Disorders, 2011. 44(2): p. 134-141.
  11. Stewart, T.M., Light on body image treatment acceptance through mindfulness. Behavior Modification, 2004. 28(6): p. 783-811.
  12. Riva, G., et al., 7 The use of VR in the treatment of Eating Disorders. Stud Health Technol Inform. , 2004. 99: p. 121-63.
  13. Gutiérrez-Maldonado, J., et al., Assessment of emotional reactivity produced by exposure to virtual environments in patients with eating disorders. CyberPsychology & Behavior, 2006. 9(5): p. 507-513.
  14. Powers, M.B. and P.M. Emmelkamp, Virtual reality exposure therapy for anxiety disorders: A meta-analysis. Journal of anxiety disorders, 2008. 22(3): p. 561-569.
  15. Koskina, A., I.C. Campbell, and U. Schmidt, Exposure therapy in eating disorders revisited. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 2013. 37(2): p. 193-208.
  16. Ferrer-García, M., et al., The validity of virtual environments for eliciting emotional responses in patients with eating disorders and in controls. Behavior Modification, 2009. 33(6): p. 830-854.
  17. Purvis, C.K., et al., Developing a Novel Measure of Body Satisfaction Using Virtual Reality. PloS one, 2015. 10(10): p. e0140158.
  18. Riva, G., et al., The VEPSY UPDATED Project: clinical rationale and technical approach. Cyberpsychology & behavior, 2003. 6(4): p. 433-439.
  19. Riva, G., Virtual reality in the treatment of eating disorders and obesity. environment, 2005. 2(5).
  20. Ferrer-García, M. and J. Gutiérrez-Maldonado, The use of virtual reality in the study, assessment, and treatment of body image in eating disorders and nonclinical samples: a review of the literature. Body Image, 2012. 9(1): p. 1-11.
  21. Riva, G., et al., Virtual reality environment for body image modification: A multidimensional therapy for the treatment of body image in obesity and related pathologies. CyberPsychology & Behavior, 2000. 3(3): p. 421-431.
  22. Cardi, V., et al., The Use of a Nonimmersive Virtual Reality Programme in Anorexia Nervosa: A Single Case‐Report. European Eating Disorders Review, 2012. 20(3): p. 240-245.
  23. Perpiñá, C., et al., Body image and virtual reality in eating disorders: is exposure to virtual reality more effective than the classical body image treatment? CyberPsychology & Behavior, 1999. 2(2): p. 149-155.
  24. Trahan, B., La réalité virtuelle pour vaincre les troubles de comportement alimentaire. La Presse, 2016.
  25. Forcier-Martin, C., Comprendre de quelle façon une personne peut se voir. TVA Nouvelles, 2016.
  26. Laboratoire de recherche interdisciplinaire sur les troubles du comportement alimentaire en lien avec la réalité virtuelle et la pratique physique (LoriCorps). Accueil. 2016; Available from: http://www.loricorps.com/.

Dernière mise à jour : 31 mars 2016 à 8h31

Type de professionnels :
Infirmières Kinésiologues Médecins Nutritionnistes Psychologues Travailleurs sociaux
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