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Dépression

Honte et culpabilité : des sentiments qui troublent


La honte est une émotion puissante ayant été associée avec un bon nombre de problèmes cliniques tels que la dépression [1-6], la phobie sociale [7], la dysmorphie musculaire [8], le trouble de stress post-traumatique [2, 9, 10], l’alcoolisme et la toxicomanie [9]. Les gens peuvent utiliser différentes façons pour se défendre de telles menaces sociales, mais certains de ces comportements de défense peuvent jouer un rôle dans l’apparition et le maintien de troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA).

Ce que vous devez retenir:

• Autant la honte que la culpabilité seraient impliquées dans diverses formes de psychopathologies, mais la honte est considérée comme étant plus problématique.

• Les symptômes reliés aux TACA comme la restriction alimentaire, l’exercice physique abusif, les orgies alimentaires et les comportements compensatoires inappropriés peuvent être vus comme des tentatives de protection pour contrôler les sentiments de honte.

• Ces comportements n’offrent qu’une distraction momentanée de la honte qui tend à refaire surface et à contribuer au maintien du TACA.

• La thérapie centrée sur la compassion pour soi aide les individus à cultiver de la compassion pour soi dans les moments de détresse et de déception, et constitue une avenue thérapeutique prometteuse à intégrer dans le traitement des TACA.

Honte vs culpabilité

Selon Lewis (1971, 1987) [11, 12], il y a une différence fondamentale entre les sentiments de honte et de culpabilité qui réside dans le rôle du soi. La honte découle d’une auto-évaluation négative de sa propre personne en entier.  En d’autres termes, cela signifie que lorsque l’individu s’autoévalue, il se perçoit comme étant sans valeur, incompétent, impuissant ou comme une mauvaise personne. La culpabilité, quant à elle, résulte plutôt d’une auto-évaluation négative de ses actions ou de son comportement.

Autant la honte que la culpabilité sont reconnues pour être impliquées dans diverses formes de psychopathologies [5, 13, 14]. Par contre, la culpabilité est considérée comme étant moins problématique que la honte, car seul un comportement spécifique (plutôt que la personne en entier) y est condamné. Ainsi, bien que les sentiments de culpabilité soient douloureux, ils ne touchent pas à l’identité propre de la personne.

 

Relation entre TACA, honte et culpabilité          

La relation entre les TACA et les émotions de honte et de culpabilité sont complexes. Malgré cela, certains auteurs [15, 16] croient que les individus atteints de TACA seraient plus enclins à se sentir mal dans leur peau et dans leur corps (sentiment de honte) que se sentir mal par rapport à leurs comportements alimentaires (sentiment de culpabilité). Donc, bien que ces deux émotions puissent être impliquées, la honte aurait probablement un rôle plus crucial à jouer dans les TACA que la culpabilité.

Goss et Gilbert (2002) [17] croient que les comportements tels que la restriction alimentaire, l’exercice physique abusif, les orgies alimentaires et les comportements compensatoires inappropriés (p. ex. les vomissements ou l’usage de purgatifs) peuvent être vus comme des tentatives d’autoprotection pour contrôler les sentiments de honte. Ils suggèrent également que ce genre de comportements typiques aux TACA sont généralement efficaces pour diminuer la honte à courte terme, mais ultimement prolongent et intensifient ces sentiments.

Plus particulièrement chez les individus aux prises avec la boulimie, les orgies alimentaires et les purges leur offrent une distraction momentanée de la honte; cependant, ces comportements cachés prolongent au bout du compte leur perception d’être différent, faible et/ou d’une certaine façon dégoûtant.

Pour l’anorexie, les comportements comme la restriction alimentaire et l’exercice physique excessif produisent également des sentiments temporaires de fierté qui diminuent la honte. Cependant, la honte tend à refaire surface assez rapidement à mesure que le TACA s’intensifie.

Enfin, Goss et Gilbert (2002) [17] suggèrent que la honte, cette émotion complexe qui allie colère, anxiété et dégoût, peut avoir un rôle important dans l’apparition et le maintien de certains TACA.

 

La thérapie centrée sur la compassion pour soi

La thérapie centrée sur la compassion pour soi (CFT pour compassion focused-therapy) vise les individus qui sont très critiques envers eux-mêmes et sujets à ressentir de la honte. L’objectif de la CFT est d’aider ces individus à cultiver de la compassion pour soi, c’est-à-dire une attitude de bonté et d’acceptation envers leur détresse et leurs déceptions [18, 19].

Le modèle de la CFT postule que les sentiments de honte et de faiblesse jouent un rôle dans le maintien de la psychopathologie [18, 20] et que c’est seulement en développant de la compassion pour soi que les patients peuvent briser ce cercle vicieux et prendre des mesures pour récupérer de la maladie. Ainsi, dès que la honte commence à diminuer, les diverses formes de TACA et les comportements inadéquats qui leur sont reliés devraient commencer à diminuer à leur tour [21].

Les interventions basées sur les principes théoriques de la CFT ont montré des résultats efficaces pour plusieurs populations psychiatriques [22-24]. Dans le cas spécifique des TACA, des études ont également obtenu des résultats en faveur de son intégration dans les traitements traditionnels [25-27]. Plus particulièrement, les résultats de Kelly et coll. (2014) [27] suggèrent que le développement de la compassion pour soi peut aider à soulager les sentiments de honte des patients souffrant d’un TACA qui persiste.

La honte est connue pour être une émotion moins exprimée et partagée directement que d’autres et explique dans la plupart des cas pourquoi les patients ont tendance à ne pas se révéler en thérapie [28-30]. Pour cette raison, Kelly et coll. (2014) [27] croient qu’il peut être important pour les professionnels de la santé d’être à l’écoute des indicateurs potentiels de honte (p. ex., l’absence d’ouverture) chez leurs patients souffrant de TACA et d’explorer les bases de compassion pour soi de ces patients pour être en mesure de choisir la meilleure approche de traitement.

 

Références

  1. Allan, S., P. Gilbert, and K. Goss, An exploration of shame measures—II: Psychopathology. Personality and Individual Differences, 1994. 17(5): p. 719-722.
  2. Andrews, B., M. Qian, and J.D. Valentine, Predicting depressive symptoms with a new measure of shame: The Experience of Shame Scale. British Journal of Clinical Psychology, 2002. 41(1): p. 29-42.
  3. Cheung, M.-P., P. Gilbert, and C. Irons, An exploration of shame, social rank and rumination in relation to depression. Personality and Individual differences, 2004. 36(5): p. 1143-1153.
  4. Gilbert, P. and C. Irons, A pilot exploration of the use of compassionate images in a group of self‐critical people. Memory, 2004. 12(4): p. 507-516.
  5. Harder, D.W., L. Cutler, and L. Rockart, Assessment of shame and guilt and their relationships to psychopathology. Journal of personality assessment, 1992. 59(3): p. 584-604.
  6. Tangney, J.P., et al., Shamed into anger? The relation of shame and guilt to anger and self-reported aggression. Journal of personality and social psychology, 1992. 62(4): p. 669.
  7. Gilbert, P., The relationship of shame, social anxiety and depression: The role of the evaluation of social rank. Clinical Psychology & Psychotherapy, 2000. 7(3): p. 174-189.
  8. Veale, D., Shame in body dysmorphic disorder, in Body shame: Conceptualization, research & treatment, P. Gilbert and J. Miles, Editors. 2002: Hove, UK: Brunner-Routledge. p. 267-282.
  9. Cook, D.R., Internalized shame scale: Professional manual. 1994, Menomonie, WI: Channel Press.
  10. Leskela, J., M. Dieperink, and P. Thuras, Shame and posttraumatic stress disorder. Journal of traumatic stress, 2002. 15(3): p. 223-226.
  11. Lewis, H.B., Shame and guilt in neurosis. Psychoanalytic review, 1971.
  12. Lewis, H.B., Introduction: Shame—the » sleeper » in psychopathology, in The role of shame in symptom formation, H. Lewis, Editor. 1987, Erlbaum: Hillsdale, NJ. p. 1–28.
  13. Harder, D.W., Shame and guilt assessment, and relationships of shame-and guilt-proneness to psychopathology, in Self-conscious emotions: The psychology of shame, guilt, embarrassment, and pride, J. Tangney and K. Fischer, Editors. 1995, Guilford Press: New York. p. 368–392.
  14. Tangney, J.P., S.A. Burggraf, and P.E. Wagner, Shame-proneness, guilt-proneness, and psychological symptoms, in Self-conscious emotions: The psychology of shame, guilt, embarrassment, and pride, J. Tangney and K. Fischer, Editors. 1995, Guilford Press: New York. p. 343–367.
  15. Burney, J. and H.J. Irwin, Shame and guilt in women with eating-disorder symptomatology. Journal of Clinical Psychology, 2000. 56(1): p. 51-61.
  16. Sanftner, J.L., et al., The relation of shame and guilt to eating disorder symptomatology. Journal of Social and Clinical Psychology, 1995. 14(4): p. 315-324.
  17. Goss, K. and P. Gilbert, Eating disorders, shame and pride: A cognitive-behavioural functional analysis, in Body shame: Conceptualisation, research and treatment, P. Gilbert and J. Miles, Editors. 2002, Brunner-Routledge: New York. p. 219-255.
  18. Gilbert, P., Compassion: Conceptualisations, research and use in psychotherapy, ed. P. Gilbert. 2005, London: Routledge.
  19. Neff, K.D., The development and validation of a scale to measure self-compassion. Self and identity, 2003. 2(3): p. 223-250.
  20. Gilbert, P., The evolution of shame as a marker for relationship security: A biopsychosocial approach, in The Self-conscious Emotions: Theory and Research., J. Tracy, R. Robins, and J. Tangney, Editors. 2007, Guilford: New York.
  21. Stice, E., Risk and maintenance factors for eating pathology: a meta-analytic review. Psychological bulletin, 2002. 128(5): p. 825.
  22. Gilbert, P. and S. Procter, Compassionate mind training for people with high shame and self‐criticism: Overview and pilot study of a group therapy approach. Clinical Psychology & Psychotherapy, 2006. 13(6): p. 353-379.
  23. Mayhew, S.L. and P. Gilbert, Compassionate mind training with people who hear malevolent voices: A case series report. Clinical Psychology & Psychotherapy, 2008. 15(2): p. 113-138.
  24. Welford, M., A compassion focused approach to anxiety disorders. International Journal of Cognitive Therapy, 2010. 3(2): p. 124-140.
  25. Gale, C., et al., An evaluation of the impact of introducing compassion focused therapy to a standard treatment programme for people with eating disorders. Clinical psychology & psychotherapy, 2014. 21(1): p. 1-12.
  26. Goss, K. and S. Allan, Compassion focused therapy for eating disorders. International Journal of Cognitive Therapy, 2010. 3(2): p. 141-158.
  27. Kelly, A.C., J.C. Carter, and S. Borairi, Are improvements in shame and self‐compassion early in eating disorders treatment associated with better patient outcomes? International Journal of Eating Disorders, 2014. 47(1): p. 54-64.
  28. Tangney, J.P. and R.L. Dearing, Shame and guilt. 2002, New York: Guilford Press.
  29. Swan, S. and B. Andrews, The relationship between shame, eating disorders and disclosure in treatment. British journal of clinical psychology, 2003. 42(4): p. 367-378.
  30. Hook, A. and B. Andrews, The relationship of non‐disclosure in therapy to shame and depression. British Journal of Clinical Psychology, 2005. 44(3): p. 425-438.

Dernière mise à jour : 19 février 2016 à 15h45

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