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Dysmorphie musculaire

Dysmorphie musculaire ou l’obsession du sport


La dysmorphie musculaire (DM) (aussi connue sous le nom de bigorexie) est un trouble de santé mentale qui pousse la personne à pratiquer des activités sportives de façon exagérée pour développer une masse musculaire disproportionnée, à l’image de ce qui est couramment véhiculé dans les médias. La valorisation actuelle du fitness a engendré chez certains sportifs ce désir incessant de s’entrainer à outrance pour atteindre un corps idyllique aux formes musclées et ultra-découpées.

Ce que vous devez retenir:

• Trouble de santé mentale, la DM se caractérise par une obsession à pratiquer des activités sportives pour atteindre un corps à la fois mince et musclé.

• Bien que la DM puisse toucher n’importe qui, la prévalence survient presqu’exclusivement chez les hommes.

• Les causes demeurent encore difficiles à cibler, mais la DM nait d’abord d’une insatisfaction corporelle. La personne se trouve trop maigre et insuffisamment musclée, même si ce n’est pas le cas.

• Il peut être difficile de dépister la pathologie chez une personne, puisque celle-ci laisse entrevoir qu’elle est en parfaite santé en pratiquant des activités physiques sur une base régulière et en faisant attention à ce qu’elle mange au quotidien.

La dysmorphie musculaire expliquée

Considérée comme un trouble obsessionnel compulsif, la DM est une sous-catégorie de la dysmorphophobie (la crainte obsédante d’être malformé ou laid) [1]. Elle survient presqu’exclusivement chez les hommes [1]. Les hommes sont alors préoccupés par l’idée qu’ils soient trop petits ou insuffisamment minces et musclés (obsession), et ceci même si leur corps a un aspect normal ou très musclé. La majorité des hommes souffrant de DM s’entrainent et/ou lèvent des poids et haltères de façon excessive (compulsion), pouvant même leur causer des dommages corporels. L’alimentation devient aussi une préoccupation importante. Ils entreprennent souvent des régimes alimentaires stricts pour maximiser les résultats de leur entrainement. On remarque alors des apports très faibles (ou inexistants) de matières grasses, une consommation excessive de protéines, la prise de suppléments alimentaires et parfois de produits vendus dans les centres de conditionnement physique (dont les effets sur la santé ne sont pas toujours connus). Certains auront recours à des stéroïdes anabolisants androgènes ou d’autres substances potentiellement dangereuses pour augmenter leur masse musculaire, leur force, la synthèse protéique et réduire leur masse adipeuse. L’usage de ces substances peut mener à une dépression, l’apparition d’idées suicidaires et un plus grand risque de tentatives de suicide [1-5].

Une distinction à faire

Dans le DSM-5, la DM est une forme de dysmorphophobie. Ce trouble regroupe les personnes préoccupées à l’extrême par une anomalie d’une partie spécifique de leur corps, qui n’est habituellement pas ou très peu perçue de leur entourage. La DM s’inscrit donc dans la dysmorphophobie comme étant une préoccupation quant à l’image corporelle (ou plus spécifiquement à la masse musculaire) du sujet [1].

 

Qu’est-ce qui est à la base de ce problème?

L’idéal masculin véhiculé dans la culture occidentale, soit la valorisation d’un corps mince (c’est-à-dire ayant un faible taux de gras corporel) et musclé (c’est-à-dire dont la masse musculaire est prédominante et disproportionnée), amène plusieurs hommes à vouloir correspondre à ces « standards » de beauté [5].

La DM a d’abord vu le jour chez les athlètes adeptes de musculation de type « bodybuilding » [5]. Aujourd’hui, elle s’étend à un plus grand nombre de personnes et, bien que la prévalence soit difficile à estimer, le nombre de diagnostics semblent augmenter depuis quelques années (due à une meilleure reconnaissance et une plus grande sensibilisation de la maladie) [4, 5]. Chez les athlètes en entrainement musculaire (qu’on appelle des « lifters »), la prévalence de DM se situerait entre 10% et 53% à travers le monde [2]. Les femmes peuvent aussi souffrir de DM, mais ce sont presqu’exclusivement les hommes (en quête d’une silhouette mince à la musculature disproportionnée) qui souffrent de cette préoccupation pathologique [1]. On remarque aussi que les sportifs, particulièrement ceux qui se présentent dans les centres de conditionnement physique pour pratiquer un entrainement musculaire, sont plus à risque de développer de la DM et d’abuser de substances dangereuses (tels des stéroïdes anabolisants) que les individus qui ne s’entrainent pas spécifiquement en renforcement musculaire [2]. De plus, les hommes homosexuels sont également plus à risque car ils présenteraient davantage une insatisfaction corporelle que les hommes hétérosexuels due à la pression sociale d’avoir un corps « parfait » pour plaire à autrui [6].

Les causes exactes menant à cette pathologie sont encore difficiles à expliquer, mais la DM nait d’abord d’une insatisfaction corporelle. La personne a l’impression d’avoir un corps trop maigre et insuffisamment musclé (même si ce n’est pas le cas) et choisit de consacrer plus de temps à son entrainement physique, parfois au détriment d’autres activités sociales, personnelles ou professionnelles. Le surentrainement est très fréquent et des blessures associées au sport ne sont pas rares [4, 5].

Certains proposent aussi qu’avec l’évolution des rôles entre les femmes et les hommes depuis les dernières années (c’est-à-dire une plus grande éducation des femmes et une présence plus marquée de celles-ci sur le marché du travail), les hommes ont vu leur statut traditionnel ébranlé. Cette insécurité quant à une identité de genre peut expliquer en partie la popularité croissante de l’hyper-musculation, un comportement typiquement masculin [4].

 

Comment reconnaître la maladie?

Une personne atteinte de DM organise son quotidien autour du sport et de ses activités physiques. Bouger devient une obsession et tous les aspects de sa vie sont planifiés en fonction de ses horaires d’entrainements, ce qui peut engendrer certains conflits avec les membres de la famille, les amis et même parfois nuire aux engagements professionnels. [2-4, 7]

Comme ces personnes laissent entrevoir qu’elles sont en parfaite santé puisqu’elles pratiquent régulièrement une activité physique et qu’elles font attention à ce qu’elles mangent, il peut être difficile de dépister ce trouble de santé mentale. En tant que professionnel de la santé, il importe donc d’être en mesure de bien reconnaître les différents signes de la maladie, pour ensuite offrir l’aide nécessaire.

Reconnaître la dysmorphie musculaire

La dysmorphie musculaire se reconnaît entre autres par* :

•Un sentiment intense chez la personne d'être trop petit ou trop maigre malgré une musculature bien développée.
•Un désir incessant et obsessionnel de modifier son apparence corporelle par l'entrainement physique intense et quotidien.
•Des rituels et des règles rigides entourant l'entrainement physique, la prise alimentaire et dans certains cas la prise de suppléments ou autres produits visant un gain de masse musculaire.
•Un sentiment intense de culpabilité si la personne n'arrive pas à faire tous les entrainements physiques qu'elle s'impose.
•Des entrainements quotidiens à raison de plusieurs heures par jour, au détriment d'autres activités de loisir et de détente.
•La présence de surentrainement, de fatigue et des blessures sportives liées à l'absence de périodes suffisantes de récupération.
•Des répercussions négatives sur l'estime de soi, sur l'humeur et sur la vie affective et sociale.

*Tiré de la Clinique St-Amour (www.cliniquestamour.com).

Dans son livre « The Adonis Complex », Pope propose des questions à poser pour évaluer la présence de DM chez un homme [7].

Dans le questionnaire préliminaire Eating Disorder Assessment for Men (EDAM), conçu pour évaluer la présence d’un trouble alimentaire chez les hommes, on retrouve des questions spécifiques à la DM [8]:

  • Si je ne peux pas m’entrainer, je sens que je perds le contrôle.
  • J’ai amélioré mes entrainements grâce à l’utilisation de stéroïdes.
  • Je surveille plusieurs fois par jour mon corps et ma masse musculaire.
  • J’ai déjà développé des blessures suite à un entrainement trop intense.

 

Les critères diagnostiques de la dysmorphie musculaire [4, 7]

Les critères permettant d’établir un diagnostic incluent une préoccupation quant à l’idée que le corps n’est pas suffisamment mince et musclé combinée à de longues heures de musculation et une attention excessive à l’alimentation.

La préoccupation se manifeste habituellement lorsqu’au moins deux des quatre critères suivants sont présents :

  1. La personne refuse fréquemment d’importantes activités sociales, professionnelles ou récréatives à cause de son besoin compulsif de maintenir son horaire d’entrainement et ses heures de repas.
  2. La personne évite toutes situations où son corps est exposé et vu des autres, ou endure ce genre de situations mais vit alors une grande détresse ou une anxiété intense.
  3. La préoccupation quant à un corps trop petit et insuffisamment musclé provoque une détresse cliniquement significative ou une atteinte dans les sphères sociales, professionnelles ou tous autres domaines importants de la vie de la personne.
  4. La personne continue à s’entrainer, contrôler son alimentation ou utiliser des substances dopantes malgré qu’elle connaisse les conséquences néfastes de ces comportements sur le plan physique ou psychologique.

 

Agir pour aider

Le professionnel de la santé qui détecte les signes de DM chez un de ses patients/clients doit être empreint d’empathie, doit privilégier la communication et éviter la confrontation. Il doit aussi agir comme personne-ressource afin de bien diriger son patient/client vers les bons professionnels de la santé, notamment les médecins et les psychologues, qui pourraient l’aider à retrouver un rythme de vie plus équilibré, autant physique que mental.

Kinésiologues : soyez à l’affut

Étant directement impliqués dans le programme d’entrainement de leurs patients/clients, les kinésiologues seront souvent les premiers professionnels de la santé capables de détecter un problème de DM. Il est donc primordial pour ces professionnels du sport d’être en mesure de reconnaître les signes précurseurs d’une dépendance au sport et de référer.

L’obstacle principal dans le traitement de la DM réside à convaincre la personne malade qu’elle a besoin d’aide et qu’elle devrait avoir recours à divers professionnels de la santé pour lui fournir un support [3]. Comme les hommes sont plus réticents à se faire soigner ou refusent souvent d’avoir recours aux services d’un professionnel de la santé, il faut être en mesure de leur faire réaliser les risques (tant physiques que mentaux) associés à ce trouble.

 

Références 

  1. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM-5). Fifth ed, ed. A.p. publisher. 2013: Washington DC.
  2. Contesini, N., et al., Nutritional strategies of physically active subjects with muscle dysmorphia. International Archives of Medecine, 2013. 6(25): p. 1-6.
  3. Leone, J.E., E.J. Sedory, and K.A. Gray, Recognition and Treatment of Muscle Dysmorphia and Related Body Image Disorders. Journal of Athletic Training, 2005. 40(4): p. 352-359.
  4. Mosley, P.E., Bigorexia: bodybuilding and muscle dysmorphia. Eur Eat Disord Rev, 2009. 17(3): p. 191-8.
  5. Suffolk, M.T., et al., Muscle dysmorphia: methodological issues, implications for research. Eat Disord, 2013. 21(5): p. 437-57.
  6. Conner, M., C. Johnson, and S. Grogan, Gender, sexuality, body image and eating behaviours. J Health Psychol, 2004. 9(4): p. 505-15.
  7. Pope, H.G., Jr., K.A. Phillips, and R. Olivardia, The Adonis Complex: How to Identify, Treat, and Prevent Body Obsession in Men and Boys. 2000: Touchstone. 286 pages.
  8. Stanford, S.C. and R. Lemberg, Measuring eating disorders in men: development of the eating disorder assessment for men (EDAM). Eat Disord, 2012. 20(5): p. 427-36.

Dernière mise à jour : 25 janvier 2016 à 14h56

Type de professionnels :
Infirmières Kinésiologues Médecins Nutritionnistes Psychologues Travailleurs sociaux
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