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Dépression

Quand la dépression se met de la partie


La dépression touche plus de 350 millions de personnes dans le monde [1] et figure parmi les comorbidités psychiatriques les plus souvent associées aux troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA) [2, 3]. En effet, les personnes qui présentent des troubles de l’alimentation et de l’image corporelle, à la fois cliniques et non cliniques, obtiennent des scores plus élevés de dépression comparé aux personnes asymptomatiques, et ce, autant chez les hommes que chez les femmes [6].

Ce que vous devez retenir:

• La dépression est fortement associée aux TACA, et ce, autant chez les hommes que chez les femmes.

• Les symptômes de dépression ont entre autres été associés à une plus grande insatisfaction corporelle, à une plus faible estime de soi, à des symptômes de dysmorphie musculaire et à de plus fréquentes crises d’hyperphagie et vomissements.

• Les hommes dépressifs ont un tempérament et des comportements spécifiques et ont davantage tendance à présenter des comorbidités d’abus de substances et de maladies cardiaques.

• Des outils valides, tels le BDI et le GSMD (pour les hommes) sont disponibles pour évaluer la présence et la sévérité de symptômes dépressifs.

• La présence de dépression est associée à de plus faibles taux de rémission de TACA, d’où l’importance d’une intervention précoce.

Qu’est-ce que la dépression?

La dépression est un trouble qui s’accompagne de morosité, d’une perte d’intérêt généralisée ainsi que d’un manque d’énergie et vient souvent altérer à la fois la vie personnelle et professionnelle de la personne qui en souffre. La dépression peut être considérée comme légère, modérée ou sévère. On distingue la dépression unipolaire (décrite précédemment), du trouble bipolaire qui est plutôt une dépression qui s’accompagne périodiquement de phases maniaco-dépressives [1].

 

Existe-t-il un lien entre TACA et dépression?

Plusieurs recherches cliniques ont démontré que la dépression est une comorbidité souvent associée aux TACA [7-9]. Toutefois, la nature de cette relation est moins claire et davantage de recherches sont nécessaires à cet effet [10].

Les taux de prévalence de dépression majeure chez les personnes qui souffrent de TACA dépendent du type de trouble. Chez les boulimiques, la prévalence varie de 36 % [11] à 73 % [12] alors que chez les anorexiques, elle oscille entre 36 %  et 86 % [10]. Chez les personnes qui présentent une anorexie ou une boulimie atypique, la prévalence est plutôt de 45 % [10]. Somme toute, bien que les taux varient beaucoup d’une étude à l’autre, il n’en demeure pas moins que la dépression est présente chez un grand nombre de patients qui développent un TACA.

Dans la plupart des cas, l’apparition de TACA précède le développement de la dépression [4] et une reprise du poids normal améliore les symptômes dépressifs [5].

Une étude de McFarland et Kaminski [13] a également associé des symptômes de dépression plus élevés à une plus grande insatisfaction corporelle et à des symptômes de dysmorphie musculaire (DM). Il est probable que les hommes qui souffrent de DM ressentent plusieurs émotions négatives et adoptent même des comportements (ex. isolement) susceptibles d’augmenter leur risque de dépression. Selon cette même étude, la relation serait bidirectionnelle, c’est-à-dire que la DM peut contribuer à l’apparition de symptômes dépressifs tout comme la dépression est un facteur de risque de DM.

Selon une autre étude réalisée chez des enfants et des adolescents des deux sexes [14], les participants qui présentaient à la fois un TACA et des symptômes de dépression rapportaient des crises d’hyperphagie et des vomissements plus fréquents et correspondaient davantage aux diagnostics de boulimie atypique et d’hyperphagie boulimique. Ces résultats concordent avec ceux obtenus par d’autres études qui ont démontrés une association entre des symptômes dépressifs et des troubles de l’humeur avec des comportements d’hyperphagie et de purge [15, 16]. Cette même étude rapporte aussi que les participants du groupe dépressif présentaient plus de préoccupations à l’égard de leur alimentation, de leur poids et de leur apparence corporelle, ainsi qu’une plus faible estime de soi comparativement aux individus sans comorbidité ou présentant de l’anxiété. Ces résultats concordent également avec d’autres recherches antérieures qui montrent une plus faible qualité de vie et un fonctionnement social altéré chez les personnes qui développent à la fois un TACA et un trouble dépressif [14, 17, 18].

Il n’est pas encore clair si la dépression exacerbe les symptômes de TACA ou si une présentation plus sévère de TACA contribue au développement de symptômes dépressifs. Cette possible synergie entre les deux troubles psychiatriques est complexe et nécessite de plus amples recherches [14]. Ce qui est certain toutefois, c’est l’importance pour le professionnel de la santé de considérer cette comorbidité associée lors de son intervention puisque la présence de dépression, si elle est mise de côté, peut nuire au traitement du TACA.

 

Les particularités chez les hommes

Plusieurs études rapportent des différences entre les hommes et les femmes souffrant de dépression quant aux comorbidités associées, aux symptômes et à la réponse au traitement [19-22]. Rutz et coll. [23, 24] vont même plus loin en proposant un syndrome de dépression spécifique aux hommes, le « specific male depression syndrome ». Les principales caractéristiques de ce syndrome sont les suivantes :

  • une plus faible tolérance au stress
  • de l’agressivité
  • un faible contrôle des impulsions
  • des attaques de colère et de rage
  • un comportement d’abus
  • une tendance antisociale
  • des pensées dépressives
  • un potentiel élevé de suicide.

Le tempérament et le comportement des hommes dépressifs n’est donc pas nécessairement le même que celui des femmes.

Parmi les comorbidités associées à la dépression chez les hommes, on note un taux plus élevé d’abus de substances [19, 21]. De plus, plusieurs études ont démontré que les hommes dépressifs présentaient un risque plus important de comorbidités cardiaques [19, 25], quoique les résultats à ce sujet soient encore controversés [26]. Ce risque accru de maladies cardiaques pourrait s’expliquer par l’abus d’alcool plus prévalent chez les hommes [19]. Il est en effet démontré que de consommer de l’alcool à raison d’au moins deux consommations par jour double le risque de développer une maladie cardiaque [27].

 

Dépistage et diagnostic

Le diagnostic de la dépression chez un individu qui souffre de TACA peut être difficile étant donné que plusieurs symptômes de ces troubles sont sensiblement les mêmes [28], notamment une perte d’appétit, une léthargie, une faible concentration, une labilité émotionnelle, une haine de soi et un sentiment de culpabilité [29]. Plusieurs outils permettent d’identifier la présence de dépression. C’est entre autres le cas du Beck Depression Inventory (BDI) [30], un outil dont la validité a été bien établie et qui permet l’évaluation de la présence et de la sévérité de la dépression. Plus le score obtenu est élevé, plus la dépression est sévère.

Rutz et coll. [24] ont également développé un outil de dépistage pour détecter la dépression, mais plus particulièrement chez les hommes, le « Gotland Scale for Male Depression » (GSMD). Cet outil a été validé chez différentes populations psychiatriques [31]. Toutefois, comme les hommes sont reconnus pour leur réticence à demander de l’aide, il serait pertinent de valider cet outil auprès d’une population non-psychiatrique [19].

 

Traiter la dépression

La dépression chez les individus souffrant de TACA doit rapidement être prise en charge puisque la présence de ces deux conditions a été associée à de plus faibles taux de rémission chez les anorexiques [32] et les boulimiques [33]. Comme la dépression est souvent accompagnée d’une baisse d’estime de soi, de désespoir et d’une perception de perte de contrôle, la présence de ce trouble peut nécessairement nuire au processus de rétablissement d’un TACA [10]. Bien que de plus amples recherches soient nécessaires pour établir le lien entre la dépression et le pronostic de TACA à long terme, il ne fait aucun doute qu’une intervention précoce améliorera les chances de guérison.

Malheureusement, moins de la moitié des gens dépressifs sont traités pour leur maladie, notamment en raison de la stigmatisation sociale envers les troubles psychiatriques. Pourtant, des traitements connus et efficaces sont disponibles. Pour une dépression légère, une intervention psychosociale est de mise, alors que les médicaments (antidépresseurs notamment) et la psychothérapie sont à favoriser en cas de dépression modérée à sévère [1].

 

Références

  1. Organisation mondiale de la Santé (OMS). La Dépression. Octobre 2012 16-07-2014]; Available from: http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs369/fr/.
  2. Blinder, B.J., E.J. Cumella, and V.A. Sanathara, Psychiatric comorbidities of female inpatients with eating disorders. Psychosom Med, 2006. 68(3): p. 454-62.
  3. Swanson, S.A., et al., Prevalence and correlates of eating disorders in adolescents. Results from the national comorbidity survey replication adolescent supplement. Arch Gen Psychiatry, 2011. 68(7): p. 714-23.
  4. Ivarsson, T., et al., Depressive disorders in teenage-onset anorexia nervosa: a controlled longitudinal, partly community-based study. Compr Psychiatry, 2000. 41(5): p. 398-403.
  5. Meehan, K.G., et al., Mood change during weight restoration in patients with anorexia nervosa. Int J Eat Disord, 2006. 39(7): p. 587-9.
  6. Valls, M., et al., [Eating disorders and depressive symptoms: An epidemiological study in a male population]. Encephale, 2014. 40(3): p. 223-30.
  7. O’Brien, K.M. and N.K. Vincent, Psychiatric comorbidity in anorexia and bulimia nervosa: nature, prevalence, and causal relationships. Clinical Psychology Review, 2003. 23: p. 57-74.
  8. Wilksch, S. and T.D. Wade, Differences between women with anorexia nervosa and restrained eaters on shape and weight concerns, self-esteem, and depression. Int J Eat Disord, 2004. 35(4): p. 571-8.
  9. I., Z.T., J.G. Johnson, and S.J. Cockell, Psychiatric Disorders Associated With the Onset and Persistence of Bulimia Nervosa and Binge Eating Disorder During Adolescence. Journal of Youth and Adolescence, 2002. 31(5): p. 319-329.
  10. Green, M.A., et al., Depression as a Function of Eating Disorder Diagnostic Status and Gender. Eating Disorders, 2009. 17(5): p. 409-421.
  11. Halmi, K.A., Current concepts and definitions, in Handbook of eating disorders: Theory, treatment and research. 1995, John Wiley & Sons: Oxford, UK. p. 29-42.
  12. Hudson, J.I., et al., Family history study of anorexia nervosa and bulimia. The British Journal of Psychiatry, 1983. 142(4): p. 428a-429a.
  13. McFarland, M.B. and P.L. Kaminski, Men, muscles, and mood: the relationship between self-concept, dysphoria, and body image disturbances. Eat Behav, 2009. 10(1): p. 68-70.
  14. Hughes, E.K., et al., Eating Disorders with and without Comorbid Depression and Anxiety: Similarities and Differences in a Clinical Sample of Children and Adolescents. Eur Eat Disord Rev, 2013. 21: p. 386-394.
  15. Crosby, R.D., et al., Daily mood patterns and bulimic behaviors in the natural environment. Behav Res Ther, 2009. 47(3): p. 181-8.
  16. Whiteside, U., et al., Difficulties regulating emotions: Do binge eaters have fewer strategies to modulate and tolerate negative affect? Eat Behav, 2007. 8(2): p. 162-9.
  17. Padierna, A., et al., The health-related quality of life in eating disorders. Quality of life research, 2000. 9: p. 667-674.
  18. Bulik, C.M., et al., Lifetime Anxiety Disorders in Women With Bulimia Nervosa. Compr Psychiatry, 1996. 37(5): p. 368-374.
  19. Azorin, J.M., et al., Gender differences in a cohort of major depressive patients: Further evidence for the male depression syndrome hypothesis. J Affect Disord, 2014. 167C: p. 85-92.
  20. Scheibe, S., et al., Are there gender differences in major depression and its response to antidepressants? Journal of Affective Disorders, 2003. 75(3): p. 223-235.
  21. Marcus, S.M., et al., Gender differences in depression: findings from the STAR*D study. J Affect Disord, 2005. 87(2-3): p. 141-50.
  22. Romans, S.E., et al., Gender differences in the symptoms of major depressive disorder. J Nerv Ment Dis, 2007. 195(11): p. 905-11.
  23. Rutz, W., Preventing suicide and premature death by education and treatment. Journal of Affective Disorders, 2001. 62: p. 123-129.
  24. Rutz, W., Improvement of care for people suffering from depression : the need for comprehensive education. International Clinical Psychopharmacology, 1999. 14(3): p. S27-S33.
  25. Ferketich, A.K., et al., Depression as an antecedent to heart disease among women and men in the NHANES I Study. Arch Intern Med, 2000. 160: p. 1261-1268.
  26. Williams, S.A., et al., Depression and Risk of Heart Failure Among the Elderly: A Prospective Community-Based Study. Psychosomatic Medicine, 2002. 64: p. 6-12.
  27. Britton, A. and M. Marmot, Different measures of alcohol consumption and risk of coronary heart disease and all-cause mortality: 11-year follow-up of the Whitehall II Cohort Study. Addiction, 2004. 99: p. 109-116.
  28. Godart, N.T., et al., Comorbidity studies of eating disorders and mood disorders. Critical review of the literature. J Affect Disord, 2007. 97(1-3): p. 37-49.
  29. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-IV). IV ed, ed. A.p. publisher. 2000: Washington DC.
  30. Beck, A.T., R.A. Steer, and G.K. Brown, Manual for the Beck Depression Inventory 2nd ed. 1996, San Antonio, TX: The Psychological Corporation.
  31. Innamorati, M., et al., Psychometric properties of the Gotland Scale for Depression in Italian psychiatric inpatients and its utility in the prediction of suicide risk. J Affect Disord, 2011. 132(1-2): p. 99-103.
  32. Lock, J., J. Couturier, and W.S. Agras, Comparison of long-term outcomes in adolescents with anorexia nervosa treated with family therapy. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, 2006. 45(6): p. 666-72.
  33. Le Grange, D., R.D. Crosby, and J. Lock, Predictors and moderators of outcome in family-based treatment for adolescent bulimia nervosa. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry, 2008. 47(4): p. 464-70.

Dernière mise à jour : 18 mars 2016 à 11h09

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