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Autres troubles

Chirurgie bariatrique : panacée ou ombre d’une souffrance?


Les patients souffrant d’obésité morbide sont de deux à trois fois plus à risque de souffrir de désordres psychiatriques, notamment les troubles de l’humeur, les troubles anxieux et certains troubles de l’alimentation et des conduites alimentaires (TACA), tels que la boulimie, l’hyperphagie boulimique (HB) ou encore le trouble de l’alimentation nocturne (ou Night Eating Syndrome (NES)) [1]. La présence de ces TACA avant la chirurgie bariatrique peut nuire au pronostic de rétablissement après l’opération. De plus, il arrive dans certains cas que des individus développent un TACA tel que l’anorexie en période post-opératoire.

Ce que vous devez retenir:

• Certains patients obèses en attente d’une chirurgie bariatrique présentent des symptômes liés à un TACA ou développent une telle condition en période post-opératoire.

• Les professionnels de la santé devraient être à l’affût des symptômes typiques des TACA, particulièrement en ce qui a trait à l’HB et le NES avant la chirurgie et à l’anorexie après la procédure.

• Les études regroupent majoritairement des sujets féminins. Il serait intéressant de valider ces résultats auprès d’une population masculine.

PÉRIODE PRÉ-OPÉRATOIRE – La chirurgie bariatrique comme traitement de l’obésité morbide

La prévalence de l’obésité a atteint des proportions épidémiques partout dans le monde [2, 5]. Les problèmes de santé associés à une obésité morbide sont nombreux et comme les interventions non-chirurgicales pour encourager la perte de poids engendrent des résultats modestes ou de courte durée, la chirurgie bariatrique est devenue une sorte de panacée [5, 7-9].

Un examen des comportements alimentaires, particulièrement des structures de repas et des habitudes alimentaires problématiques, constitue un élément important pour comprendre l’évolution de l’obésité morbide chez le patient et détecter des comportements alimentaires troubles avant la chirurgie [5]. Les TACA tels l’HB et le NES représentent des troubles fréquents à considérer chez les sujets obèses morbides se présentant pour une chirurgie bariatrique puisque 1-leur prévalence est plus importante chez ces patients que dans la population générale et 2-la présence d’un tel TACA risque de perdurer après l’opération ce qui pourrait compromettre le processus de perte de poids [2, 5, 7, 8, 10].

 

Hyperphagie boulimique

On estime que 30% à 50% des personnes obèses présentent de l’HB et de ce nombre, près de la moitié (40%) serait des hommes [11, 12]. Bien que la prévalence de ce TACA varie énormément chez les patients en attente de chirurgie bariatrique (allant de 6% à 69%; écart principalement dû à des méthodes d’évaluation différentes), il semble tout de même que l’HB serait largement plus présente chez ce type de sujets que dans la population générale (estimé à 2%) [4, 5, 7, 8, 10].

Trouble de l’alimentation nocturne (ou Night Eating Syndrome (NES))

Le NES figure parmi les autres troubles spécifiés de l’alimentation et des conduites alimentaires (ATSACA) du DSM-5. Selon différentes études, la prévalence de patients en attente d’une chirurgie bariatrique souffrant de NES varierait de 8% à 27% [10, 13]. Il est important de noter que les études regroupent habituellement un plus grand nombre de sujets féminins; il serait donc intéressant de se pencher sur la question de la prévalence du NES chez les hommes obèses en attente d’une chirurgie bariatrique.

 

PÉRIODE POST-OPÉRATOIRE – Perdre du poids, mais à quel prix?

La chirurgie bariatrique est maintenant reconnue comme étant la solution la plus efficace pour traiter l’obésité morbide [8]. Toutefois, il existe une grande préoccupation concernant le développement des troubles psychiatriques en période post-opératoire, puisque l’obésité peut représenter dans certains cas la conséquence d’une dysfonction psychologique chez le patient [1]. Segal et coll. [1] suggèrent une hausse de cas de novo d’anorexie, de boulimie et d’HB dans la population ayant subi une telle chirurgie (et une hausse de cas d’ATSACA lorsque l’ensemble des critères diagnostics ne concordent pas entièrement) [8].

La prévalence de troubles psychiatriques dans la population bariatrique semble plus élevée que dans la population générale [1].

 

Anorexie

L’anorexie et l’obésité morbide sont habituellement considérées aux deux extrêmes des comportements alimentaires troubles. Cependant, on leur associe un certain point d’ancrage commun complexe [14]. Atchison et coll. [14] relèvent le cas de deux patientes obèses morbides ayant développé une anorexie à la suite de leur chirurgie bariatrique (caractérisée par le désir intense de continuer de maigrir même après avoir atteint un poids normal et une peur intense de manger et de redevenir grosses). Bonne et coll. [9] décrivent le cas de deux patients obèses morbides, masculins cette fois, ayant aussi développé une anorexie à la suite de leur opération. Selon Atchison et coll. [14], deux explications pourraient expliquer pourquoi ces patients développent une anorexie après avoir subi une chirurgie bariatrique :

1-La majorité des patients anorexiques ont des vues irréalistes quant au poids (ou gain de poids) s’ils mangent un régime alimentaire normal; la thérapie pour traiter ce TACA comprend entre autres le traitement de ces pensées. Dans l’étude d’Atchison et coll. [14], il était difficile pour les thérapeutes d’assurer à leurs patients qu’ils ne prendraient plus de poids, ce qui entretenait leur peur d’engraisser.

2-L’anorexie amène les patients à restreindre leur variété alimentaire et ceux-ci développent souvent des comportements semblables à des rituels aux repas. Ce genre de problèmes est également observé à la suite d’une chirurgie bariatrique où les patients doivent modifier drastiquement leurs habitudes alimentaires : certains types d’aliments ne sont plus tolérés et manger devient en quelque sorte un rituel puisque le patient doit prévoir davantage ses repas, peser ses aliments et parfois tenir un journal alimentaire. Pour les professionnels de la santé qui les suivent, leur perte de poids devient le focus principal. Ainsi, les personnes présentant une vulnérabilité psychologique peuvent développer une préoccupation intense à l’égard de la nourriture et/ou de leur poids corporel.

        

Boulimie

À la suite d’une chirurgie bariatrique, plusieurs patients connaissent des épisodes de vomissements en réponse à un inconfort physique, mais ces vomissements ne surviennent habituellement pas dans le but d’influencer le poids ou l’image corporelle. Cependant, un faible pourcentage (11,9%) de patients semble rapporter se faire vomir dans le but de contrôler leur poids et/ou leur apparence [8].

 

À la suite d’une chirurgie bariatrique, certains patients présentent des pertes de contrôle alimentaire (PCA) (ou loss of control eating). Une PCA est habituellement associée aux critères typiques d’une orgie alimentaire en présence de boulimie ou d’HB et représente l’ingestion d’une grande quantité d’aliments au cours d’un même « repas ». Cependant, après une telle chirurgie, l’ingestion d’une quantité aussi importante d’aliments devient difficile, voire impossible. Ainsi, le terme « PCA » est préféré au terme « orgies alimentaires » à cause de cette limitation particulière. Une orgie devrait toujours être accompagnée d’un sentiment de PCA plutôt que d’être qualifiée en fonction de la quantité d’aliments ingérés. Les patients en période post-opératoire rapportant ainsi une PCA, même si la quantité d’aliments consommés ne paraît pas énorme, semblent partager des éléments communs au niveau de la psychopathologie des TACA [2].

 

Hyperphagie boulimique

Chez une grande proportion de patients, les orgies alimentaires cessent après la chirurgie. Cependant, plusieurs patients présentant de l’HB en période pré-opératoire continuent de souffrir de ce trouble après l’opération. Bien qu’en théorie la chirurgie bariatrique entraîne l’arrêt des crises boulimiques, il n’en demeure pas moins que plusieurs patients continuent d’avoir des comportements alimentaires inadaptés et une détresse psychologique après l’opération. L’HB réapparait habituellement dans les deux ans suivant l’opération. Ces patients auraient alors plus de difficultés à perdre efficacement du poids ou connaîtraient même, dans certains cas, une reprise de poids. Les professionnels de la santé devraient donc être prudents avant de conclure que ce type de chirurgie constitue un traitement efficace des TACA présents en période pré-opératoire [2, 5, 7].

 

Trouble de l’alimentation nocturne (ou Night Eating Syndrome (NES))

Selon Rand et coll. [13], la prévalence du NES est plus importante chez les patients ayant subi une chirurgie bariatrique (27%) lorsque comparés à un groupe contrôle (1,5%). À ce nombre, on compte aussi près du tiers des patients ayant expérimenté ce TACA en période pré-opératoire [13].

 

La majorité des études regroupaient un plus grand nombre de sujets féminins. Il serait intéressant de valider ces résultats auprès d’une population masculine.

 

Références

  1. Segal, A., D.K. Kussunoki, and M.A. Larino, Post-surgical refusal to eat: anorexia nervosa, bulimia nervosa or a new eating disorder? A case series. Obesity surgery, 2004. 14(3): p. 353-360.
  2. Meany, G., E. Conceição, and J.E. Mitchell, Binge eating, binge eating disorder and loss of control eating: effects on weight outcomes after bariatric surgery. European Eating Disorders Review, 2014. 22(2): p. 87-91.
  3. Sansone, R.A. and L.A. Sansone, The relationship between borderline personality and obesity. Innov Clin Neurosci, 2013. 10(4): p. 36-40.
  4. Sansone, R.A., et al., The prevalence of binge eating disorder and borderline personality symptomatology among gastric surgery patients. Eating behaviors, 2008. 9(2): p. 197-202.
  5. Mitchell, J.E., et al., Eating behavior and eating disorders in adults before bariatric surgery. International Journal of Eating Disorders, 2014.
  6. American Psychiatric Association, Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM-5). Fifth ed, ed. A.p. publisher. 2013: Washington DC.
  7. Niego, S.H., et al., Binge eating in the bariatric surgery population: a review of the literature. International Journal of Eating Disorders, 2007. 40(4): p. 349-359.
  8. Conceição, E., et al., Eating disorders after bariatric surgery: a case series. International Journal of Eating Disorders, 2013. 46(3): p. 274-279.
  9. Bonne, O.B., R. Bashi, and E.M. Berry, Anorexia nervosa following gastroplasty in the male: two cases. International journal of eating disorders, 1996. 19(1): p. 105-108.
  10. Allison, K.C., et al., Night eating syndrome and binge eating disorder among persons seeking bariatric surgery: prevalence and related features. Obesity, 2006. 14(S3): p. 77S-82S.
  11. Hudson, J.I., et al., The prevalence and correlates of eating disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Biol Psychiatry, 2007. 61(3): p. 348-58.
  12. Spitzer, R.L., et al., Binge Eating Disorder: A Multisite Field Trial of the Diagnostic Criteria. International Journal of Eating Disorders, 1991. 11(3): p. 191-203.
  13. Rand, C.S., A. Macgregor, and A.J. Stunkard, The night eating syndrome in the general population and among postoperative obesity surgery patients. International Journal of Eating Disorders, 1997. 22(1): p. 65-69.
  14. Atchison, M., et al., Anorexia nervosa following gastric reduction surgery for morbid obesity. International Journal of Eating Disorders, 1998. 23(1): p. 111-116.

Dernière mise à jour : 27 mai 2015 à 15h49

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